Contempo

Par jeudi, novembre 5, 2015 6 No tags Permalink 0

Je suis entrée intimidée, mes chaussons tout neufs me faisaient mal aux pieds. J’ai tenté un arc de cercle avec les bras, les autres filles ont pouffé de rire. J’ai fini en larmes, la prof de classique a dû me demander de me mettre sur le côté. En m’asseyant, je me suis pris la barre en pleine tête. Les rires dans la salle ont redoublés. J’avais 4 ans. Quand ma mère est venue me chercher j’ai menacé de fuguer si elle me ramenait une seule fois ici. Elle a râlé, le trimestre était payé, mes chaussons et mon justaucorps achetés. Mais devant mes larmes, elle ne m’a pas forcée. On a retenté deux années de suite. A ma demande, à chaque fois. Sans succès.

Par la suite j’ai fait du modern jazz. Un jour la prof me demande devant tout le monde si j’ai bien compris qu’il y avait un rythme à suivre. Un quoi ? Moi qui dansait en chantant les paroles de la chanson je n’avais pas compris qu’il y avait un petit boum boum derrière. Devant tout le monde, j’ai dû taper dans mes mains, en cherchant ce fameux rythme, en vain. Devant les rires des autres et l’agacement de la prof, j’ai une nouvelle fois fini en larmes. Parfois je repense encore à cette prof de modern jazz de MJC qui a crié sur une petite fille de 9 ans au point de la faire pleurer.

Puis il y a eu de la danse africaine, la salsa, les boums et les boites de nuit où on se regarde de manière empotée les uns les autres en se jaugeant, encore et toujours. Je mets mes mains où? Et s’il pense que j’essaie de lui toucher les fesses ? On tourne à gauche ou à droite ? Pour le plaisir de danser on repassera. J’ai même tenté le hip hop au lycée, dans le but de sortir avec le frère du prof. Si notre histoire a duré quelques années, le hip hop et moi ça n’a pas collé. Aimer danser sans être douée et être avec quelqu’un qui danse bien, ça ressemble sérieusement à vivre avec une personne qui a un pass à l’année pour Disney mais qui n’a pas le droit de venir accompagné.

Alors quand je suis arrivée à Marseille et que j’ai cherché une activité, allez savoir pourquoi, j’ai voulu essayer la danse contemporaine. Je crois qu’il sommeille toujours en moi cette petite fille qui a envie de danser. Juste se laisser emporter par la musique, sans se soucier du regard des autres, de ce qui est à la mode, en rythme ou gracieux. Car je ne suis rien de tout ça.

J’ai demandé à la prof si une débutante pouvait débuter, si c’était possible de n’avoir aucune mémoire et aucun rythme et de se faire plaisir, quand même. Elle n’a pas compris ma question. Mais pourquoi vous ne pourriez pas vous faire plaisir ? J’ai compris que ça risquait de bien se passer.

Alors voilà, je fais de la danse contemporaine à 29 ans. Ou du contempo, selon ma prof. Comme Maurice Béjart, Akram Khan ou Pina Bausch. Rien que ça. Sauf que moi personne ne me voit ni ne me verra. A part le mec qui fume sa clope à la fenêtre de l’immeuble d’en face en jetant un petit oeil. On est trois seulement à suivre ce cours. La salle a un joli parquet et un piano délaissé.

Je découvre des musiques inconnues, je me laisse porter sans scruter mon reflet. J’apprends que la pointe de mes doigts et le sommet de ma tête savent danser. J’accepte d’improviser, de me laisser aller quand elle me tire la main, me pousse l’épaule pour voir ce que mon corps a envie de dire.

Lorsqu’elle nous dit votre doigt est un pinceau, je veux vous voir traverser toute la pièce en peignant de grands cercles sur tous les murs, la petite fille qui est en moi fait des cabrioles et peint le plus joli tableau jamais vu.

Crédit photo : My Chuchotis

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6 Comments
  • Ophélie G.
    novembre 5, 2015

    Ton texte est joli. Quand j’avais 3 ans, il m’est arrivé la même histoire. La prof de classique, après un malheureux cours, a dit à mes parents que je ne serai jamais assez souple pour ça. Soit. Depuis, je fais du judo, qui signifie littéralement « voie de la souplesse ». Alors certes, je ne suis pas souple du tout, mais ça ne m’empêche pas d’être bonne dans ce que je fais. C’est chouette que tu ais trouvé ta voie, même à 29 ans. 😉 xx

  • Kimi
    novembre 5, 2015

    J’ai fait de la danse aussi…. Je me rappelle d’une fois ou on devait inventer deux 8…. J’avais travaillé tout le week end dessus, et arrivée en cours j’etais fiere et j’ai bien fait ma prestation. Mais la prof me savait peu douée et sans mémoire, elle a cru que j’avais inventé les pas sur le coup et m’a demandé de refaire. Je n’ai pas pu, j’etais tétanisée. Elle m’aaccusée de n’avoir rien fait et d’etre une menteuse. Elle n’a pas voulu que je lui remontre les pas un peu plus taard. J’ai arrêté l’année suivante.
    J’adore ta fin. J’aimerai aussi que la petite fille en moi puisse peindre le plus beau des dessins <3

  • Lorelei
    novembre 5, 2015

    je trouve ça génial que tu puisses enfin laisser cette petite fille s’exprimer par la danse, même si ça a pris un peu de temps 😉
    Éclates toi bien!!!

  • Miss MLL
    novembre 5, 2015

    C’est ma danse préférée ! Il faut que je me trouve un cours sur Paris d’ailleurs.
    J’espère que tu vas adorer.

  • Ocilia
    novembre 7, 2015

    Aaaaah ces profs qui nous traumatisent… De mon côté pas de soucis à la danse puisqu’après des années de hip hop, africaines, modern-jazz et salsa, il est apparu que j’apprenais très vite et que j’avais un bon rythme. En revanche je garde un traumatisme terrible des cours de flute au collège, pendant lesquels le prof m’accusait de gâcher volontairement son cours (et pour la gamine sage et travailleuse que j’étais, c’était vraiment dur). Résultat : j’ai rêvé pendant des années de jouer de la batterie, et je n’ai réussi à appeler un prof qu’à 27 ans… Voilà 2 ans que j’ai commencé, et je n’ai pas plus de problème que les autres pour apprendre, en fait…

  • Lolli
    décembre 12, 2015

    Très joli texte :)

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