Ep 2. Tant qu’on se débat – fiction

Par vendredi, octobre 26, 2018 0 No tags Permalink 0

Eté 2014

Chapitre 1

J’ai connu Sacha à une période de ma vie où j’étais profondément perdue.

Démunie.

Il était apparu dans un couloir sordide et aseptisé, il avait été une ombre au dessus de ma tête. Avant de devenir quelqu’un. Une personne. Une main sur mon épaule.

J’avais sursauté. Nouée de toutes parts, je me retenais en permanence de pleurer.

La boule dans ma gorge me faisait un mal de chien. Mon dos était traversé continuellement de décharges électriques. J’avais des sueurs froides puis chaudes, de manière incontrôlée.

J’expérimentais la douleur physique d’une peine immense.

Ce moment où l’on sait que plus rien ne sera comme avant, mais que le corps le refuse.

Cette main posée sur mon corps m’avait subitement ramenée au vivant. A la chaleur humaine. Depuis combien de temps ne m’avait-on pas touchée ?

J’avais fondue en larmes, honteuse de me moucher dans ma manche, pliée en deux pour ne pas croiser le regard de cet inconnu. Cette blouse rose anonyme, qui comme les autres, allait, venait, répondait aux questions mais tentait de ne pas s’impliquer trop, de ne pas perdre pied émotionnellement. Pour ne pas gâcher sa soirée avec ses enfants, sa femme, ses amis, pour ne pas avoir l’esprit encombré pour le cinéma ou le verre en terrasse qui suivrait les 10 heures de piétinement dans des couloirs puants la peur, la douleur. La mort.

La main sur mon épaule s’était déplacée, sur ma tête, dans mes cheveux. Un visage s’était penché vers moi. Il s’était accroupi. J’avais senti pour la première fois l’odeur de vanille de Sacha. Une odeur qui par la suite serait toujours associée à lui. Et du coup à la peine. A la mort. Quel homme sent la vanille ?

Sûrement quelqu’un de doux, de gentil. Je ne savais pas alors à quel point je me trompais. Sacha était gentil, certes, on peut même dire qu’il est de ceux qui possèdent une belle âme. Mais il ne connaissait pas la douceur. Ce geste envers moi ce jour-là n’était pas quelque chose de spontané, d’inné chez lui. Il l’avait fait comme on ramasse un chat écrasé qui bouge encore. Avec dégoût, mais avec la sensation de devoir le faire. Une pulsion, un mouvement de l’ordre de l’instinct d’un humain envers un autre être humain.

J’avais attrapé sa nuque penchée vers moi, comme une bouée. Senti son visage mal rasé, la cigarette qu’il venait de fumer avec avidité, entre deux patients.

J’avais pleuré dans son cou.

Senti ses bras ballants. Son dos résistant, arqué vers l’arrière. Puis peu à peu, il s’était laissé aller, ses bras s’étaient refermés autour de moi. Il avait chuchoté dans mon oreille. Je ne sais plus vraiment quoi. Des banalités sans doute. A ce moment-là, il n’était pas question de mots.

J’avais aperçu alors son bras entièrement tatoué. Entendu sa voix rauque. Au plus profond de ma peine je m’étais dit qu’il n’avait pas le profil classique du soignant. Le cerveau est parfois étrange. Il nous fait penser à des choses futiles au plus fort d’une crise. Je ne sais pas s’il s’agit d’un instinct de survie ou si l’homme est par essence incapable de vivre une émotion dramatique pleinement.

S’il a besoin de sorties de secours vers des choses sans intérêt. Comme lorsqu’on se demande si l’on a choisi la bonne tenue à un enterrement. Je ne sais pas s’il s’agit du sursaut de vie. Mais en tout cas à cet instant-là j’ai trouvé Sacha perturbant. Je me suis imaginée dans ses bras et j’ai resserré plus fort mon étreinte.

C’est donc ce jour-là que j’ai croisé le regard cerné de Sacha pour la première fois. Un regard sombre, avec les sourcils froncés en permanence. Un regard qui a trop vu, trop vécu avant même que la pupille ne décroisse avec l’âge. Il y a des visages qu’on a l’impression de connaître. Cette sensation diffuse de déjà-vu.

Sacha me deviendrait familier. J’aurais un jour l’impression de l’avoir toujours connu. Mais c’est dans ces 5 premières minutes-là que j’en ai appris le plus sur lui.

Rendez-vous sur Hellocoton !

No Comments Yet.

Leave a Reply

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *