Ep.3 – fiction – tant qu’on se débat – chapitres 2 à 9

Par jeudi, novembre 22, 2018 0 No tags Permalink 0

Chapitre 2

Lève-toi.

Ma tête me parle. Mon corps ne suit pas.

Je ne peux pas.

J’aimerais qu’il y ait une chose pour me donner envie de poser les deux pieds au sol. J’essaie de penser à un petit déjeuner, à une balade. Je sollicite mon imagination, je tente une carotte mentale. Rien ne vient. Je suis tellement fatiguée.

Dans la pièce d’à côté des cris, des bruits étouffés, des jeux et de la musique parfois. Je regarde le plafond. Je ne trouve plus le sommeil et en même temps je n’ai pas envie de me lever. Je ne sais même pas si on peut parler d’envie.

Ce n’est plus une simple fatigue. C’est une main de fer qui me retient au lit. Un poids sur la poitrine, les jambes. Qui m’empêche de me lever, de marcher.

Cela fait des jours que ça dure.

Lève-toi. La voix d’Adam. Ses yeux en forme de reproche. Comme si tout pouvait changer par ma simple volonté. Je suis tellement loin de lui. Il m’insupporte alors même qu’il ne fait rien. Qu’il ronge son frein.

Et puis Lucas, ses cheveux sur ma joue, son odeur. Je ferme les yeux. Je respire fort. Je le serre dans mes bras. C’est doux. Il me chatouille, me pousse, me cache le visage sous la couette. Maman lève-toi. Je ris, je souris, je force un peu le trait. Je le retiens. Je veux qu’il reste dans le lit avec moi. Je l’aime tellement, et ça forme comme un petit quelque chose au creux de mon ventre. Je tente de m’y accrocher un instant.

Adam qui fait la gueule. Je suis fatiguée. Tu es tout le temps fatiguée. Je me couche plus tôt ce soir, promis.

Comme si je choisissais les nuits blanches, le souffle de l’angoisse qui me réveille en sursaut.

Je ne sais pas comment faire autrement. Je ne sais pas comment remettre un peu de couleur dans mon corps.

J’essaie, je tente, je me force.

Ce regard à nouveau. Indéfinissable et qui me serre le cœur. Un mélange de pitié et d’impatience. Une sorte de peine agacée. Je me regarde avec ses yeux et je m’en veux.

 

Chapitre 3

J’ai laissé la vague me submerger. Le temps faisait son œuvre, doucement. Je savais que je devais en passer par là. Je connaissais les étapes sans les avoir vraiment expérimentées auparavant. J’avais pourtant bien vécu le déni et la colère pendant un an et demi. Ceux qui doivent faire le deuil d’une personne vivante savent à quel point il faut serrer les dents. Ne pas montrer, encaisser. Tant que rien n’est acté. Maintenant il ne me restait qu’à me laisser submerger et à encaisser cette douleur immense.

La peine est sournoise car elle apporte avec elle les angoisses, les idées noires. La peur en toile de fond, toujours. Sans doute l’esprit est-il trop affecté par ailleurs pour continuer à être rationnel. Et quelque part ça fait un bien fou de devenir fou. Il y a quelque chose de rassurant à ne pas accepter l’injustice comme une normalité. Car rien de tout cela ne devrait l’être.

J’avais donc décidé de laisser la vague me submerger et de me laisser couler. Je n’avais plus de raison d’essayer de nager, il n’y avait plus rien à faire, plus de combat à mener à présent. Le fond m’attendait, patiemment. Je savais qu’un jour je donnerais un coup de talon pour remonter vers l’air libre, mais avant je devais en passer par là. Chaque nuit blanche, chaque larme était un pas de plus vers l’acceptation. Je n’avais pas le choix, je ne pouvais pas reculer ni demander un répit. Je devais vivre cette peine, absorber cette peine, être cette peine.

Mes amis et Adam n’étaient pas de cet avis. Ils persistaient à vouloir me faire sortir, me changer les idées. Je m’acharnais à leur dire que j’avais besoin d’être seule, que j’avais besoin d’être triste. Ça ne durerait pas longtemps, promis, mais laissez-moi juste dans le silence, et éteignez-la lumière en partant s’il vous plait.

Ils refusaient. Ils avaient peur qu’ensuite je ne sache plus nager et que je me noie vraiment. Ils n’avaient pas confiance en moi. Ou en eux. Ce que je leur renvoyais était trop brutal pour leurs propres peurs. Ils voulaient transformer cette image au plus vite en quelque chose de plus gai. S’ils savaient à quel point ils se trompaient. La sincérité de ma douleur était la seule chose à faire, à vivre, à subir. Le reste n’était que mensonge vain. Dans tous les cas ils étaient bien décidés à ne pas me laisser en paix. Je renonçais à pleurer en présence d’amis. L’effort de parler ne valait pas la peine de se laisser aller. J’affichais un sourire poli à des soirées qui manquaient cruellement de saveur.

Les rares fois où un rayon de soleil parvenait à me sortir de ma torpeur, il y avait quelqu’un pour me le gâcher. C’était comme si je n’étais jamais sur la même longueur d’ondes que les autres. Adam voulait que je sourie, que je redevienne heureuse, mais il commençait ses journées en râlant et en pestant sur des motifs qui à mes yeux n’avaient plus aucun sens. Plus aucune importance. J’étais à contre-courant tout le temps, en décalage de sentiments. J’étais vide, de sentiments, de sensation. Je ne me sentais plus vivante.

Le vide appelle le vide, je l’avais donc fait autour de moi, lentement mais sûrement. Cette vie était bien trop injuste, trop courte, pour s’encombrer de planches pourries, de peut-être ou de compromis. Il me fallait du solide, des personnes sur qui m’appuyer. J’avais pris des décisions radicales. Je ne voulais plus faire semblant.

*

Il n’y a pas eu de verres brisés. Tout au plus des cris et des reproches. Ponctués de silences. Ca a plutôt été une lente descente. Un sentiment d’affaissement. Tout doucement.

J’ai souvent pensé à Lucas. La peine que je pouvais lui faire en quittant son père. En brisant sa première évidence, celle qui lui deviendrait plus tard un souvenir nostalgique, l’idée simple et naturelle d’avoir ses deux parents ensemble à ses côtés. Quand il est venu au monde, l’amour ressenti m’a fait un mal de chien. J’ai découvert à sa naissance que l’on peut aimer à s’en rendre malade. La peur de le perdre, sans cesse. Celle de dépendre de lui, complètement. La position dangereuse dans laquelle ça me mettait. Tout mon univers prenait une couleur différente, comme si j’avais vu bleu pendant des années et qu’aujourd’hui on me disait vert. Vert. Vert. Comment on fait un joli vert déjà ?

Je le regardais, endormi dans son berceau transparent les poings serrés au-dessus de sa tête et c’est mon cœur qui se serrait. Je n’avais pas envie d’aimer comme ça. C’était trop éloigné de ma conception du bonheur, cette peur latente de faire une erreur. Trop de chose à perdre, trop d’enjeu sur une si fragile petite personne.

Et puis petit à petit, le temps. Notre vie tous les trois. Prendre ses marques. Accepter de ne pas connaître demain. Apprivoiser ce sentiment. Redécouvrir une forme de sérénité.

Pour finir par tout faire voler en éclat.

*

On se demande souvent ce qui nous retient dans un couple. Ce qui fera pencher la balance d’un côté ou d’un autre. J’ai longtemps pensé que c’était la naissance de Lucas. Son arrivée, nos mains enlacées pour l’accueillir.

Depuis combien de temps ne nous sommes-nous pas tenus la main ?

A cette époque nous étions une équipe soudée, unie, inébranlable. Nous affrontions la vie sans penser qu’elle pourrait broyer nos convictions. On s’aimait, c’est tout. Mais que se passe-t-il quand nous ne sommes plus nous-mêmes ? L’autre peut-il continuer à aimer un parfait inconnu ?

Le jour où l’on a enterré ma mère, Antoine a eu besoin d’une personne pour porter le cercueil jusqu’au caveau. Il éprouvait le besoin d’avoir des personnes chères pour le faire, comme pour accompagner Agathe, sa douce, comme il aimait l’appeler, une dernière fois. C’était beau et tellement douloureux. Adam n’a pas bougé, inconsciemment je crois qu’il ne s’en sentait pas la légitimité. Deux amis d’enfance de ma mère s’étaient avancés. Le cortège était déséquilibré. J’ai pensé fort n’y va pas, n’y va pas, n’y va pas. Si tu y vas je ne pourrais jamais te quitter. On ne quitte pas l’homme qui a senti pour la dernière fois le corps de sa mère sur ses épaules. C’est là que j’ai réalisé. Les raisons qui nous font rester avec une personne sont bien plus obscures que de simples instants d’amour, même s’ils sont proclamés à la terre entière.

Sacha s’est avancé. Je l’ai remercié du regard. C’était logique. Son dernier accompagnateur. Le seul qui se soit vraiment soucié du chiffre exact de sa douleur sur une échelle de 10. De savoir si elle avait soif. Si elle préférait une compote ou un yaourt pour ce qui devait être chaque soir son dernier repas. Si elle voulait écouter la musique ou regarder la télé.

Ce petit convoi étrange s’est avancé. Lorsqu’ils ont chacun pris une poignée, j’ai eu la sensation qu’ils transportaient le poids du monde. Ils étaient émus, maladroits. Je ne les voyais plus, mes yeux ne distinguaient plus grand-chose à travers les larmes. Adam est resté à côté de moi. Si je me souviens bien, c’est sans doute là.

La dernière fois où nous nous sommes tenus la main.

Chapitre 4

Automne 2014

J’ai 32 ans et j’ai l’impression de passer à côté de ma vie.

Je note pour moi-même que je n’ai pas pensé « d’être passée » à côté de ma vie. Il semble que je crois encore à la possibilité de changer cette idée.

Malgré tout, à mon âge, si j’avais dû être danseuse étoile, une grande musicienne ou championne de ski, je crois qu’on le saurait déjà. C’est en ça que j’ai parfois l’impression de passer à côté. Chaque trajectoire est unique et la mienne me semble parfois trop ordinaire.  Elle n’a pas la saveur de mes rêves d’enfant. Pas que j’aimerais être connue ou reconnue. Non, j’ai même une aversion pour une partie de cette génération qui ne cherche que cette notoriété vide de sens. J’aimerais simplement goûter à tout ce qu’offre cette planète et voir le monde, pour ne rien rater, exploiter chacune de mes capacités. J’ai tellement peur de gâcher.

J’ai donné la vie. C’est sans doute une des façons les plus naturelle de se sentir vivante. La plupart des parents affirment que c’est la plus belle des réussites. Mais il serait idiot de s’en tenir à ce seul objectif. Ce n’est pas une vie pour une autre. Quel poids sur les épaules de mon fils. Non, il mérite d’avoir une maman épanouie autrement. D’avoir sa vie à lui.

J’ai peur de beaucoup de choses. De l’avion, de tomber malade, des attractions, de me faire agresser, des attentats, des chiens qui aboient, d’avoir un accident de voiture. Tout s’est décuplé avec la naissance de Lucas. Mes peurs ont trouvé une autre raison d’être. Elles sont latentes, je n’en parle pas vraiment autour de moi et je ne suis pas sûre d’en avoir toujours conscience. Je les surmonte pourtant tous les jours puisque je ne les montre pas. Courage quotidien des anxieux pour vivre normalement, jamais reconnu. Mais aujourd’hui, j’ai l’impression que ces peurs entravent mon parcours. Quand on me connaît peu, je suis discrète, timide, rationnelle. Prévisible. Quand on me connaît bien on sait à quel point mon cerveau torturé ne l’est pas.

Je travaille dans une agence de communication et d’événementiel depuis quelques années. Sur le papier ça claque, la carte de visite suffit à faire oublier ce qui se cache derrière les titres pompeux : le vide. J’ai réussi à faire de la photographie ma principale activité. J’ai un travail dont je dis volontiers qu’il est épanouissant. Ce devrait être suffisant ? Sans doute. Dans mon métier je ne fais pas les paysages. Je prends en photo des visages, des trajectoires, d’autres vies que la mienne. J’ai parfois l’impression d’être un vampire qui s’empare avidement du sang des autres. De leur beauté, de leur photogénie. Ou plus noblement, d’être un simple témoin. Alors même que j’aimerais vivre ma vie. La mienne. Vraiment.

Je suis partie un matin avec mon sac dans une main et mes nouvelles clés dans l’autre. J’ai laissé la personne qui partageait ma vie et mon fils à mi-temps. Ca parait simple, dit comme ça. En vrai, ça ne l’est pas. D’être mère célibataire. J’ai remarqué qu’il y a des expressions tellement courantes qu’elles finissent par perdre de leur relief, on en oublierait presque le tremblement de terre caché derrière. Mère célibataire. Les poids les plus lourds à porter sont parfois ceux qu’on ne voit plus.

Ma mère est morte cet été, et tout à coup il y avait urgence. A fuir. A découvrir. A vivre ma vie.

Alors pourquoi suis-je allongée dans ce canapé convertible, un samedi matin à 11h, dans mon appartement minuscule, pas douchée et en train de laisser refroidir mon café ? A ruminer sur cette vie à côté de laquelle je suis en train de passer. A regarder autour de moi les feuilles tomber. Ces feuilles qui tombent avant chaque hiver et qui pourtant repousseront. J’ai fait le plus dur. J’ai enclenché un changement, une envie de mouvement. Et tout à coup je suis terrassée. Par l’ampleur des possibilités, par le panel de choix qui s’offre à moi. Je ne vais pas tout brusquer. La quête du bonheur mérite un peu plus de temps. Je me laisse un an. C’est bien ça, un objectif. Pas à pas.

Et si je commençais par me laver les cheveux ?

 

Chapitre 5

J’aime la neige à Paris. Me blottir au chaud avec une tasse brûlante. Regarder par la fenêtre. Avoir une bonne excuse pour ne pas sortir. J’aime le rire de Lucas. Sa combinaison trop grande. La neige qui fond sur ses moufles. Sous ses pas. Son bonnet péruvien qui encadre ses joues rouges comme celles des enfants de la montagne. J’aime les après-midi à jouer, regarder des dessins animés en buvant du lait chaud et de grands cafés. J’aime les arbres sans feuilles et les bonnets imposés. Ca me rappelle quand ma mère n’avait pas à hésiter entre la perruque et le foulard. J’aime les enfants qui glissent sur les trottoirs. Les bus en retard. Les gens qui râlent encore et toujours. Qui pestent les uns contre les autres. Vous faites chier. Votre vie à vous elle n’est pas coupée en deux. Un avant et un après. De quoi vous vous plaignez. Le froid qui gèle le nez et qui donne envie de prendre un bain brûlant et un livre. La neige qui fait de petits flocons minuscules en tourbillons. C’est beau quand c’est simple. Blanc. Froid.

« Tu ne rentres pas ? Allez viens il fait froid. »

« Non merci je ne préfère pas. Fais-moi un bisou Lu… A la semaine prochaine »

J’aime la neige à Paris. Car alors tout le monde a le nez et les yeux rougis. Les miens sont des anonymes parmi la foule. Je peux renifler sans honte. La larme au coin de mes yeux est un simple flocon égaré.

*

« Tiens ça va te réchauffer. Je t’ai pris un café. Un dégueulasse de la machine. C’est peut-être ce qui tue les gens ici, tiens. » Il fait un de ces sourires que l’on retient, ceux qui sortent tout seuls en disant je sais ce n’est pas bien.

Il est beau, il ressemble à un chat. Ce regard méfiant et en même temps indépendant, il pourrait se déplacer agilement au-dessus du vide sans lever un sourcil.

Regard noir qui me regarde.

« T’as pas l’air bien Léa. Tu vas finir par avoir autant de cernes que moi. »

Un autre aurait dit, y’a un truc qui va pas ? Mais lui, il sait. Que ça ne sert à rien de parler, de disséquer.

J’ai envie de lui dire Sacha tu me manques. Nos discussions, ta main sur mon épaule, furtivement. Mais je sais que c’est faux. Ce qui me manque c’est cette période hors du temps où ma mère était encore vivante. Première fois depuis le début de la maladie où enfin on arrêtait de penser à demain. Puisqu’il n’y aurait pas de demain. C’est étrange mais nous avons eu de bons moments. Moi lui faisant la lecture. Lui demandant un conseil. La bordant comme un enfant. Son sourire doux et fatigué. Ca a été terrible. Et au milieu de ça il y a eu des bons moments. C’est incroyable.

Je regarde Sacha. Il sait tout ça. Ses yeux noirs qui disent je suis triste pour toi. Qui me disent aussi ça va aller.

« Je suis partie. J’ai pris un appartement. »

Il me regarde à nouveau. Ses yeux qui me disent ah bon ? Ils sont fuyants tout à coup.

« A Denfert. C’est mieux comme ça. On est seul face à sa peine de toute façon, non ? Alors elle sera peut-être plus vivable si je le suis vraiment ».

Il acquiesce en silence. Je ne sais pas si ça veut dire qu’il comprend. Ou tout simplement parce qu’il n’a pas envie de me contredire. Il s’assoit sur l’escalier glacé à côté de moi. Il m’attrape par l’épaule et me réchauffe le dos. Côté à côte. C’est bien, un instant. Le gobelet brûlant dans mes mains. Sa main dans mon dos. Sa joue est si proche de la mienne qu’elle pourrait la toucher. L’air qui sort de nos bouches se transforme en buée. Elle finira par être respirée par d’autres. Elle servira à d’autres vies.

 

Chapitre 6

On dit souvent que perdre un parent c’est se rapprocher de la mort. Etre le prochain sur la liste. Ca perturbe profondément notre perception du monde. Je ne crois pas avoir ressenti ça. J’avais déjà une conscience aiguisée de ma propre mort, comme une petite ligne d’horizon, plus ou moins lointaine selon les jours. Cela va de pair avec mon anxiété.

La mort de ma mère a pourtant changé mes repères. J’ai perdu la maison de mon enfance, cet appartement dans lequel je suis née, où j’ai grandi, où sont tous mes souvenirs. J’avais tout à coup le sentiment de n’avoir plus de lieu où visiter mon passé. Comme si on m’avait pris un bout de ma vie, de mon histoire. A jamais incomplète.

On peut reconstruire des choses, devenir adulte, créer sa propre famille et se faire le berceau des souvenirs de ses enfants. Mais on ne peut pas recréer sa base, son enfance, ses premières fois. Elles demeurent passées pour toujours, on ne peut que se les remémorer avec plus ou moins de précision. La mort de ma mère a mis sur cette enfance un voile de tristesse. Je ne pourrais plus la partager avec personne. Elle ne pourra plus me raconter mes premiers pas sur le parquet de notre salon ensoleillé, la fois où j’ai mangé des gâteaux au chocolat à m’en faire vomir, les nuits d’été dans notre maison du Sud, passées dans son lit par peur des orages. Je ne pourrais jamais avoir les mots suffisants pour expliquer la chaleur de sa main, la joie d’apercevoir son visage familier et maternel au milieu d’une foule, le grain de sa voix me racontant des histoires. Elle était Agathe pour tout le monde. Elle n’était maman que pour moi.

Il paraît que perdre ses parents est dans l’ordre des choses. Pour autant, le savoir ne m’a pas soulagée. Car il n’est pas dans l’ordre des choses de voir une personne que l’on aime agonir.

 

Chapitre 7

Printemps 2015

Lucas et Lucie jouent, ils se chamaillent, se réconcilient, se cherchent comme seuls des enfants qui se connaissent bien peuvent le faire.

Tapie derrière la porte, je n’en perds pas une miette. J’aime profondément ces instants de l’enfance, ces moments sans aucun sens mais qui font remonter en moi les odeurs de la campagne dans notre maison du Sud, de la végétation aride des calanques, de la cuisine de ma mère avec les brioches aux pralines et l’odeur tellement entêtante de la crème Nivea qu’elle m’appliquait en grande quantité l’été. Comme si toutes les enfances pouvaient se rejoindre dans ces brefs instants, ces odeurs symboliques, ces petites sensations éphémères mais dont on garde le souvenir toute notre vie.

J’aime les photographier ces moments, les mettre en boîte pour les garder toujours, une fois qu’ils sont passés. Pour les saisir, ne surtout pas les laisser s’envoler. Prendre un petit moment fugace et s’en délecter longuement par la suite. J’ai la mémoire de mon enfance. Très précise même. Mes pensées de petite fille ne sont pas loin, toujours à fleur de peau. C’est sans doute pour ça que je respecte autant les joies et les peines des tout-petits. Elles me sont encore toutes proches.

Je retourne dans le salon où Nora, appuyée sur le rebord de la fenêtre fume une cigarette en regardant les gens flâner dans la rue Daguerre. Quand elle vient me voir avec sa fille, j’ai la sensation que mon deux-pièces minuscule devient un château. Les enfants ont l’art d’agrandir les espaces, de pousser les meubles et les soucis en inventant des cabanes au milieu de grandes forêts imaginaires. Je m’approche d’elle et lui montre les photos que je viens de faire sur l’écran de l’appareil. On y voit les boucles brunes de Lucie encadrer ses joues pleines, déjà plus vraiment un bébé et pas encore une petite fille. Lucas à ses côtés est un poupon. Il a les yeux encore plus clairs que d’habitude. L’air malicieux. Une mine heureuse que je ne lui ai pas vue depuis longtemps. Je ne veux surtout pas essayer de penser à quand remonte la dernière fois où je l’ai vu sourire vraiment. Le soleil les inonde, halo lumineux autour de leurs têtes ébouriffées.

– Ils sont beaux nos enfants apprécie Nora dans un soupir satisfait.

– Tu veux plutôt dire que j’ai du talent!

Je lui mets un petit coup de coude dans les côtes. Elle éclate de rire. Ce rire particulier que je connais par cœur. Que j’entends depuis la cour de récré de l’école primaire. Nous avons été inséparables. Nora et Léa. La brune et la blonde. Petites filles aux prénoms courts choisis par deux « mamans solos » comme on commençait tout juste à le dire à l’époque. C’est ce que qui nous avait immédiatement rapprochées à la rentrée en CP. Quand la maîtresse avait dit à Nora : « il n’est pas venu ton papa? » et où je l’avais vu répondre sans ciller : « je n’ai pas de papa ». Je m’étais sentie rougir jusqu’à la racine de mes cheveux, de peur que la question vienne à moi. J’avais baissé les yeux rapidement. Mais la maîtresse échaudée, n’avait pas risqué la maladresse à nouveau. J’avais attendu qu’elle disparaisse et tout doucement je m’étais approchée de Nora. Je lui avais murmuré dans un chuchotement presque inaudible « moi non plus je n’ai pas de papa ». Je me souviens alors de son rire et de sa réaction si surprenante « super! Toi et moi on est pareilles ». Elle avait glissé sa main dans la mienne. La chaleur de cette main au milieu de cette grande cour effrayante avait propagé en moi un sentiment de joie. C’est un de mes premiers souvenirs fort d’amitié. Je n’étais plus seule. La personnalité de Nora, déjà cette force, cet aplomb, que je n’avais moi-même jamais eu, me protégeaient.

« Nous étions pareilles » disait-elle. Mais en réalité même si nos mères assumaient seules le quotidien, la ressemblance s’arrêtait là. Nos vies étaient bien différentes. Ce jour-là, nos mères avaient souri, heureuses de voir que nous nous étions liées aussi vite. Elles avaient échangé quelques mots puis étaient parties rassurées, nous laissant affronter la première journée de CP, le cœur un peu plus léger.

J’étais aussi grande que Nora était petite. Elle avait la peau mate autant que la mienne était pâle. Les cheveux bruns tandis que les miens hésitaient entre le blond et le châtain. Fonceuse, assurée, elle menait notre duo d’enfant, puis plus tard d’adulte, par le bout du nez. J’étais la discrète, la gentille tandis qu’elle se faisait remarquer partout où elle allait. Nora tenait son assurance de son éducation. Petite dernière d’une fratrie de 5 enfants elle avait eu à se confronter très tôt aux aléas de la vie en collectivité. Moi j’étais la fille unique. Cette copine délurée m’arrangeait bien. Je pouvais être sa complice sans me faire remarquer.

La plus grosse différence entre Nora et moi, c’était nos pères justement. Car même s’ils brillaient par leur absence, à partir de là, tout différait. Le père de Nora avait quitté une épouse éplorée et amoureuse tout en continuant à voir ses enfants lors de ses brefs retours « du pays ». Le mien n’avait visiblement jamais eu vent de mon existence puisque ma mère ne le connaissait pas. Alors que l’un avait aimé et élevé 5 enfants, certes maladroitement, l’autre avait simplement servi de géniteur.

« Ca va aller ? »

Nora me ramène dans l’instant présent, dont je m’étais échappée sans m’en rendre compte. Elle me scrute de ses yeux sombres, j’ai l’impression qu’elle essaie de lire dans la moindre de mes pensées. Elle ne me le dit pas, mais elle se fait du souci pour moi.

« Oui ne t’inquiète pas, ce ne sera pas un déplacement épuisant. Et puis je te fais confiance, ce n’est pas la première fois que tu gardes Lucas. »

Elle ne dit rien, mais je sais ce qu’elle pense. Que c’est la première fois depuis que nous sommes seuls, lui et moi.

J’essaie de chasser l’idée qui me vient en tête, en vain. « Maman solo ». Ces mots, même si j’ai 32 ans maintenant, font toujours aussi mal.

 

Chapitre 8

La lumière est parfaite. J’aime prendre des photos quand le ciel est légèrement voilé, paradoxalement ça apporte une belle luminosité et du caractère aux visages. Et justement celui que j’ai en face de moi en a. Une peau mate, brillante, piquetée de poils courts et noirs. C’est le reflet de sa peau qui m’intéresse. Elle est belle, encore jeune. Il doit avoir dans les 20 ou 22 ans, pas plus. Les sourcils sont épais, j’aime que ça puisse appuyer un regard. Le sien est noir, puissant. Mon œil s’y perd un instant, je zoome. Ce regard-là, cette seconde-là. La photo sera parfaite. Il a les cheveux longs et noirs, ramenés vers l’arrière. Son nez est légèrement aplati. Son sourire est assez original, ses dents de devant inégales. Je rencontre peu ce type de physique. Petites imperfections qui font tout. Qui donnent du relief à un visage. Qui imposent une personnalité. Il a un je-ne-sais-quoi de vrai, de sincère. Loin des mannequins que l’on peut avoir l’habitude de photographier.

Je sais que les créateurs de l’appli ont demandé que le mannequin ne soit pas stéréotypé, avec une vraie gueule. C’est une campagne pour une application de rencontres pour trentenaires, une petite société qui a grandi très vite, uniquement grâce aux réseaux sociaux. Ils ont pour habitude de mettre en scène des personnes auxquelles tout le monde doit pouvoir s’identifier, loin des bimbos ou surfeurs qui ne font plus fantasmer. C’est ce qui à mon avis fait leur succès. Des gens beaux mais normaux. Je devrais peut-être télécharger cette appli… rien que d’y songer m’effraie. Je m’égare dans mes pensées quand son sourire accroche le mien. Un vrai sourire, pas forcé. Décidément c’est facile de bosser avec des gens comme lui. Je lui rends son sourire. Ses fossettes sont parfaites. Je me sens rougir. Je replonge mon regard à travers l’objectif, là où personne ne peut m’atteindre, là où il ne peut rien m’arriver.

*

Le vent marin me fouette le visage. Je respire à pleins poumons et je sens le sel s’accrocher à mes lèvres. Je les humidifie avec ma langue et ce goût iodé me replonge dans mon enfance. Par la force des choses elle me revient très souvent en mémoire ces derniers temps. Avec ma mère nous adorions venir sur les plages désertes, pas en Corse comme celle-ci, mais pas si loin, à Marseille. Aventurières solitaires nous passions la journée à nous inventer des histoires, à plonger dans l’eau bleutée, à laisser le soleil nous marquer la peau de petites tâches de rousseur. Ce bonheur lointain me serre le ventre. Serais-je un jour insouciante à nouveau ?

Laura, mon assistante m’apporte une tasse de café. Elle est douce et discrète, c’est agréable de travailler avec elle. Elle nous a rejoints il y a maintenant un an. Elle voulait apprendre le métier, elle était plutôt douée et cherchait une agence pour faire son alternance et payer son école.

On regarde sans mot dire le paysage qui s’étend devant nous, la mer, le ciel voilé, les rochers. La plage est sauvage, c’est un des avantages de la Corse. Ca et un temps plutôt clément en ce mois de mars. Le jeune homme que j’ai photographié tout à l’heure marche sur la plage en compagnie d’un modèle féminin qui ne doit même pas avoir 18 ans. Elle ne le lâche pas des yeux et passe son temps à lui toucher le bras. Une maquilleuse bourrée de tatouages lui retouche légèrement le fond de teint sous les yeux, il a des cernes. Si ça ne tenait qu’à moi je les aurais laissées.

– Il vient d’où ce mec ? je demande à Laura sans le quitter des yeux.

– D’une émission de télé.

Je me tourne vers elle et je la vois rougir légèrement. Sa peau est presque transparente, on y lit toutes ses émotions. On la croirait tout droit sortie d’un film de Sofia Coppola.

– Ah bon ? Il ne ressemble pas du tout aux clichés du genre non ?

– Il a fait une émission il y a trois ans qui s’appelle « Big date », plusieurs célibataires sont enfermés et doivent remporter des épreuves de sport, de culture et d’autres trucs…le but c’est de former des couples qui se ressemblent en fonction de leurs résultats aux épreuves. Dès qu’un couple est formé il quitte le jeu. Lui il est resté jusqu’à la fin, il n’a trouvé personne. Mais il a eu beaucoup de succès avec les filles.

Je souris. Je décèle dans sa voix une approbation. Laura est si discrète sur sa vie amoureuse, mais comme elle n’en parle jamais je suppose qu’elle n’a pas de petit ami.

– Je veux bien le croire.

C’est vraiment parfait. Le mec qui n’a pas trouvé l’âme sœur dans un jeu mais qui la trouverait sur cette appli.

Laura le dévore des yeux. Les miens retournent se perdre à l’horizon. J’essaie de distinguer les bateaux qui passent au loin, comme dans mon enfance, sur la ligne qui sépare le ciel et la mer. J’imagine leur trajet, les passagers qu’ils emmènent. Leurs vies. Sont-elles plus paisibles que la mienne ? Quand j’étais petite, il m’arrivait de me plaindre de ne pas avoir de père. Il y avait des occasions spéciales où les familles étaient réunies comme le Carnaval ou la kermesse, me faisant ressentir davantage le manque du mien. Quand j’en parlais à ma mère, elle me disait invariablement : « Léa, il y a et il y aura toujours des gens plus heureux que nous. Mais aussi des plus malheureux, c’est comme ça ». Je me souviens d’avoir ressassé cette phrase l’été, pendant les vacances, en regardant les bateaux. Je me disais qu’ils contenaient sans doute des vacanciers plus heureux que moi, mais aussi des plus malheureux.

Cette pensée a surgi du passé par surprise. Comme si j’avais ouvert un petit tiroir de ma mémoire et accédé à mes rouages de petite fille. Comme si cette voix maternelle se cachait quelque part, intacte. A l’aide d’une mer translucide, du goût du sel, revoilà mes sensations de l’époque. A cet instant précis, la petite phrase de ma mère me fait du bien. Son fatalisme légendaire permettait parfois de ne pas s’appesantir sur la tristesse. Il y a des gens plus heureux mais aussi des plus malheureux. C’est comme ça.

*

Le soir, quelques personnes de l’équipe composée en partie des maquilleurs, modèles et de la technique vidéo décident d’aller du côté de Porto Vecchio et de découvrir les boites du coin. J’encourage Laura à se joindre à eux, à 20 ans elle a besoin de se faire des amis et de s’amuser plus. Je la trouve parfois trop sérieuse pour son âge. Elle a un style totalement décalé mais finement travaillé, elle porte des cols claudine, des robes à dentelles ou des collants en laine blancs. Aujourd’hui elle est en robe à carreaux bleus vichy et ses cheveux d’un blond presque blanc lui descendent presqu’aux fesses. On lui donnerait 14 ans, elle en a pourtant 20. Elle est toujours cachée derrière sa frange et se sert de son appareil photo comme d’un bouclier. De ce point de vue, elle me fait penser à moi à son âge.

De mon côté je n’ai pas envie de sortir. Ce ne sont pas mes 32 ans qui m’en empêchent, certains dans le groupe sont même plus âgés que moi. C’est plutôt mon humeur du moment. Je n’ai plus envie de me forcer à m’amuser.

Laura hésite mais j’insiste pour qu’elle me laisse. Elle finit par rejoindre le groupe, non sans se retourner vers moi comme un chaton apeuré. Je lui lance un sourire pour la réconforter. J’ai parfois l’impression qu’elle est si fragile, si petite, qu’elle pourrait être ma fille.

Je range méthodiquement mon appareil. J’ai tout mon temps. Loin de la course parisienne métro, boulot, nounou, je ressens le besoin de ralentir chacun de mes gestes. De profiter de ce coucher de soleil particulièrement doux pour la saison. Je m’assois un instant sur la plage, j’ai toujours le gobelet de café que m’a apporté Laura. Je remarque qu’il en reste un fond tiède. Je suis incapable de finir une tasse. C’est plus fort que moi, je ne sais pas si c’est un vieux tic, une superstition mais je laisse toujours quelques gorgées froides, sans jamais terminer. Adam s’en agaçait tous les matins en déposant ma tasse dans l’évier.

« Pourquoi tu ne peux jamais finir ton café ? ».

« C’est parce que sur la fin, il est amer ».

C’était faux, mais comment l’expliquer ? Je mets tout simplement tellement de temps à le boire, qu’il devient froid. Depuis petite, j’ai pris l’habitude de faire durer, de savourer les choses que j’aime, par peur de les voir disparaître. Ralentir lorsque j’arrive à la fin d’un livre que j’aime, triste de bientôt devoir se séparer des personnages. Une part de moi-même refuse de finir les choses. C’est tout.

Je fais glisser entre mes doigts un filet de sable fin en soupirant. Adam s’invite dans mes pensées quotidiennement. Chaque chose dérisoire comme ce gobelet a de quoi me ramener à lui, à ma peine, à mes erreurs. Pourtant il n’y a plus qu’un vide froid quand son nom se fraye un chemin jusqu’à moi. Quelque chose d’indéfinissable et qui fait pourtant tellement mal. Il n’est jamais loin, mais ce que je ressens pour lui a bien changé.

*

Je décide de rentrer à pieds. Notre hôtel se situe dans la ville fortifiée de Bonifacio et les ruelles sont désertes en cette saison. Des pavés désordonnés au petit terrain de pétanque qui surplombe la mer, tout me paraît joli mais terriblement mélancolique. Sans doute car je n’ai personne avec qui l’admirer. Je suis incapable de vivre quelque chose et de l’apprécier sans le partager avec quelqu’un. C’est ce qui m’est le plus dur en vivant seule avec Lucas. Quand il apprend de nouveaux gestes, de nouvelles expressions, qu’il me fait rire, je me mords la langue pour ne pas dire « viens vite voir ce qu’il fait !». Car je sais que personne ne me répondra. Je me contente de le mitrailler, j’ai besoin de graver chaque pixel de ses yeux bleus à jamais, pour ne rien oublier puisque personne ne sera là pour me le rappeler.

Le soleil se couche lentement, je prends en photo les escaliers raides en vieilles pierres qui descendent de la ville perchée, jusqu’à l’eau. Le point de vue est sublime. Je poste l’image sur le profil de mon blog photo, ma manière de partager cet instant. De réussir à savourer ce moment. Nora commente presque instantanément mon paysage solitaire et m’arrache un sourire, que je lui renvoie sous forme de smiley. Tant qu’elle sera là, à me tenir la main comme lors de notre premier jour d’école, je ne serai jamais seule.

En remontant vers l’hôtel, je croise de petits restaurants peu fréquentés. J’hésite à m’y arrêter mais je n’ai pas envie de flâner. Je me sens incapable de m’attabler seule pour manger avec le blues des kilomètres qui me séparent de Lucas. C’est réservé aux baroudeurs, aux gens importants, aux écrivains solitaires. Je n’ai pas ce soir la légitimité de m’asseoir à une table en demandant un seul couvert. Je décide de rentrer à l’hôtel et d’appeler Lucas avant que Nora ne le couche. Je me ferais un thé et je savourerais un livre dans un bon bain chaud.

*

Quelques instants après avoir raccroché d’avec Lucas, j’entends qu’on frappe à la porte. Je m’essuie les yeux du revers de la manche de mon peignoir. Je jette un coup d’œil dans le petit miroir de la salle de bain, j’ai un visage désastreux, torturé par les nuits sans sommeil, les yeux rouges de larmes et le vent salé qui m’a irrité la peau. C’est sûrement Laura. Elle m’a envoyé un texto pour me dire qu’elle avait changé d’avis et rentrait à l’hôtel tout de suite après le restaurant. Quelle timidité. Elle n’a pas dû réussir à engager la conversation et elle bat en retraite. En même temps j’étais pareille à son âge. Je m’en veux un peu de l’avoir laissée seule avec ces personnes qu’elle ne connaît pas. Je jette un coup d’œil à regret à mon roman posé sur le lit moelleux d’un blanc impeccable et à ma tasse de thé qui m’attend. J’ouvre la porte.

Au lieu de la frêle blonde que je m’attendais à trouver je tombe sur une immense ombre brune. Le mec de tout à l’heure. Je ne connais même pas son nom.

Il sourit. Ses yeux en amandes, un peu plissés, sont chaleureux, il n’a pas l’air surpris le moins du monde de me voir ouvrir la porte. Il ne s’est donc pas trompé.

« J’ai vu que tu étais rentrée, tu veux venir boire un verre en bas ? ».

Sérieusement ? Il est en train de me faire un plan drague là ? Il ne s’est pas rendu compte que j’ai environ 10 ans de plus que lui, des valises sous les yeux, un peignoir de mamie et que je me prépare à me mettre au lit à 21h. Il ne doute de rien. Un mec comme lui peut avoir la fille qu’il veut. Je suis bien contente qu’il ait frappé chez moi et pas chez Laura.

Il me tend la main, que je me sens obligée de prendre.

« Rafael. Et toi c’est Léa. La jolie photographe. »

Je marque un temps d’arrêt lorsqu’il prononce le mot « jolie ». Je ne suis pas dupe. J’aurais eu 10 ans de moins, son petit baratin, sa belle gueule et son assurance auraient peut-être fonctionné. Là je sais qu’il s’agit d’un jeune con qui frappe à la porte de la seule femme qui a déserté la soirée groupée. Je ne me sens même pas flattée, je ne me suis pourtant pas fait draguer depuis au moins…trois ans. Tout à coup la colère accumulée de ces derniers temps prend le dessus sur ma timidité. Je lâche sa main comme si elle m’avait brûlée.

« Désolée Rafael, j’ai un livre à lire. C’est ce que les femmes de mon âge font, tu vois : après avoir appelé leur gosse, elles se mettent au lit avec une tisane et un bon bouquin puis elles s’endorment avant minuit. »

Il éclate de rire. Pas moi. Il ne semble pas contrarié. Pour un peu je dirais même que ses yeux plissés se moquent de moi.

« Quel âge crois-tu avoir ? 50 ans ? »

« Je n’ai en tout cas plus l’âge de tirer des coups avec des inconnus dans des hôtels. Ni de mater la télé-réalité ».

Il ne sourit plus. Je pense que je l’ai vexé. Tant mieux. Il se prend pour qui à taper à ma porte ? Il est à des années lumières de ce que je vis actuellement.

Je n’étais pas comme ça, avant. Méchante. Volontairement.

Il relève les yeux vers moi. Son regard est doux, une expression indéchiffrable passe sur son visage.

« Pourtant, tu ne m’es pas si inconnue, Léa».

Il fait demi-tour et part avant même que je n’ai pu comprendre ou lui poser la moindre question.

*

Lorsque le soleil corse passe à travers les rideaux, j’ai déjà les yeux ouverts. La nuit a été plutôt agitée, remplie de cauchemars. J’ai toujours du mal à dormir loin de chez moi depuis que j’ai Lucas. Pourtant avant, j’aimais énormément me fondre dans l’anonymat d’une chambre d’hôtel, la douceur des grands oreillers, d’une couette confortable, des bars d’hôtels où l’on fait des rencontres amusantes, des soirées entre jeunes, le tout payé par les agences qui ne sont pas regardantes sur les notes de frais. L’impression d’appartenir au monde artistique, de faire partie des gens importants, d’être payée et récompensée pour ça. Je ne sais pas si c’est la crise et les déplacements qui diminuent, ou le simple fait d’être devenue mère. Toujours est-il que je n’ai plus la sensation d’être un génie en photographiant des modèles de 20 ans pour des publicités, qui cherchent à faire fantasmer, à séduire avec condescendance. C’est entre autre pour ça que j’ai ouvert mon blog photo. J’avais besoin de me prouver que je continuais à avoir une démarche artistique, pas seulement mercantile et vide de sens. Qu’il pouvait toujours y avoir une âme dans mes prises de vue.

Je me dirige vers la douche en ressassant les paroles de Rafael. Ce qu’il m’a dit hier soir en partant me revient. Est-ce qu’on s’est déjà vus avant ? Il s’est peut-être simplement renseigné sur moi auprès des autres. Il a certainement voulu s’en sortir par une pirouette pour garder la face. Le contact de l’eau chaude sur mon visage me fait un bien fou. En ce moment j’ai la sensation d’avoir des poches gonflées sous les yeux en permanence. Je ne perds plus vraiment de temps à me maquiller, ni à essayer de m’arranger. Je sais que je suis sur une pente descendante, mais je ne vois aucune bonne raison de prendre soin de moi.

Mes cheveux châtains que je ne prends pas la peine de coiffer tombent en cascades désordonnées dans mon dos. Mon visage est tellement pâle. J’enfile rapidement un short confortable et mes sandales jaunes en toile. Le mois de mars est particulièrement chaud cette année. A la réflexion j’ai même l’impression que nous n’avons pas eu d’hiver. Même si nous en avions eu un, est-ce que je m’en serais rendue compte ? Je l’ai passé comme dans un tunnel, sans imprimer le froid, les journées plus courtes, la neige ou la grisaille. Moi qui ai une mémoire du détail, je ne parviens pas à réunir des souvenirs précis de cette saison. A part les moments douloureux bien sûr. Je les chasse rapidement de mes pensées. Je ne veux pas craquer, une longue journée m’attend. Dans le miroir de la salle de bain j’adresse un regard voilé à mon reflet. Je me plonge dans la couleur de mes yeux bleus qui tirent sur un vert très clair. Instantanément je pense à Lucas, il a hérité de cette couleur si particulière, que je ne tiens pas de ma mère. J’ai mal en pensant à lui, sans vraiment savoir pourquoi.

On frappe à ma porte. Je pense un instant que c’est Rafael, mais la frêle silhouette de Laura apparaît dans l’encadrement. Nous descendons ensemble au buffet du petit déjeuner.

Alors que je me sers une grande tasse de café chaud, j’entends sa voix à côté de moi.

« Un peu de lait ? ». Il a un air énigmatique, comme s’il me proposait toute autre chose. Il se moque de moi.

J’acquiesce. Alors qu’il me rajoute du lait dans ma tasse déjà bien remplie de café, il déborde un peu. Je risque un coup d’œil sur son visage et je le vois embêté comme un gamin. Sa maladresse me touche, tout à coup. J’entrevois un bref instant l’enfant qu’il a pu être. Je l’imagine plus petit, moins mignon, plus empoté. Loin du jeune homme sûr de lui et exposé qu’il est devenu. C’est juste un gosse de cette génération télé, égocentrique, narcissique, à qui on a dû répéter inlassablement qu’il fallait être connu pour être reconnu.

Je penche la tête pour boire une grande gorgée de ma tasse débordante. Il m’observe sans bouger. Je passe un doigt sur le lait qui doit dessiner une moustache au-dessus des lèvres. Malgré mes traits tirés, je lui adresse un sourire ensommeillé en guise de remerciement. Je peux regagner ma place sans risquer de renverser mon café. Il ne prononce pas un mot. Je crois que nous n’avons rien à nous dire.

*

C’est le dernier soir. Deux nuits loin de Paris c’est déjà trop. Je commence à charger les photos sur mon ordinateur portable et je m’allonge sur le lit. Un air un peu plus frais passe par la fenêtre et me fait frissonner. Je sais à peu près celles que je choisirais. Je me fie globalement à mon instinct. J’ai rarement besoin de justifier le choix d’un visuel, Samuel me fait confiance. En tout cas je n’ai pas de retours négatifs de mes clients. Lorsque j’étais à l’école, je me souviens des professeurs qui nous apprenaient le cadrage, l’éclairage, les réglages pour réussir une belle photo. La technique, comme ils disaient. Toutes ces informations ont toujours été pour moi un moyen plus qu’une finalité. Un moyen d’atteindre le cliché qui me ferait vibrer. Des pieds à la tête. Celui qu’on prend sans savoir. Qui une fois sur écran donne exactement le sentiment que l’on a au plus profond de soi et sur lequel on ne peut pas poser de mots. Les gens qui cherchent à l’intellectualiser m’agacent au plus haut point. Il n’y a rien de moins explicable, de moins justifiable que l’amour intense et profond que l’on peut ressentir devant une photo. Bien au delà des mots. C’est irrationnel, comme l’amour d’une mère pour son enfant. Je suis d’ailleurs une bien meilleure photographe depuis ma grossesse. J’ai plus d’instinct, j’ai moins à perdre. L’important est ailleurs et de cette désinvolture, naît la beauté. Ou plutôt tout ce que j’ai à perdre se trouve en une seule et même personne. Je suis moins sensible à ce qu’on peut penser de moi, de mon travail. Je n’ai plus envie de compromis, je vais droit au but. J’appuie sur le bouton et je saisis des instants magiques. Une lumière, un sourire, une larme. Je mets des pixels sur ce qui m’anime. Et ils trouvent écho chez ceux qui les regardent. Une seule photo me permet de m’exprimer bien plus facilement que de longues conversations.

Instantanément je repense à la photo d’Adam. Celle que j’ai prise de lui. Celle que j’ai regardée et où j’ai compris. Compris l’ampleur de mon amour pour lui.

Pour être honnête, je l’aimais déjà. J’ai aimé Adam au premier regard. J’ai simplement admis ces sentiments en voyant cette première photo que j’avais faite de lui. Je l’ai tellement regardée, qu’à travers mes paupières fermées j’ai l’impression qu’elle est imprimée. Il se tient droit, il a le regard légèrement tourné vers moi. La lumière est imparfaite, une ombre cache une partie de son visage. Il a le menton relevé, son air serait presque hautain si ses yeux n’étaient pas ceux d’un enfant égaré. Il a des cernes, le teint pâle. Ses cheveux sont en bataille et sa barbe est mal rasée. Il n’a pas l’air surpris, il n’a pas l’air heureux ni malheureux. Il a juste cette expression bien à lui. Ce regard unique, cynique, presque perdu, de celui qui a tout compris mais qui ne peut rien dire. Cette expression que je lui verrais ensuite des milliers de fois. Celle que j’ai réussi à capter dans mon premier cliché de lui. Et qui me donnerait immanquablement envie à chaque fois de le prendre dans mes bras. Il y a 5 ans de cela.

 

Chapitre 9

J’ai aimé Adam immédiatement pour ses défauts. Pour sa façon de danser seul au milieu de la pièce. Totalement saoul et tellement pris dans la chanson. J’ai aimé la vie et la folie qui se dégageaient de lui. J’ai aimé cette aura particulière qu’il avait. Qui transpirait par tous les pores de sa peau. Qui me faisait dire qu’avec lui on ne s’ennuierait jamais. J’ai aimé sa façon de se foutre du regard des autres. De tous ces coincés de fac de droit, d’école de commerce, de prépa HEC. Ces gens que je vomissais par tous les pores de ma peau.

Cette soif de vivre. Le spectacle était distrayant. Les mecs riaient. Les filles le couvaient du regard. Enfin on s’amusait à ce réveillon moisi où j’avais été traîné par une amie, sans conviction. Des gens que je ne connaissais pas. Un appartement haussmanien en plein Paris. Du champagne, des gens qui savent se tenir. De l’ennui. Quelle tristesse de s’ennuyer une coupe à la main !

 Franchement quelle façon merdique c’était de passer la nouvelle année, celle de mes 27 ans. J’aurais préféré le fêter avec mes potes de toujours. Ma bande. Mais ils étaient partis avec l’ex. Avec celui qui fait mal. Avec celui qui m’avait trompé. Celui qui m’avait fait perdre 3 ans et demi. Important le demi. A mon âge, j’étais persuadée d’avoir raté ma vie. Un réveillon forcément insipide. Sans amour et avec tellement de rien. Des discussions sans intérêt. Des gens reprenant les codes du moment, sans opinion personnelle. Des rires vides. Des pouffes montées sur talons hauts, beaucoup, beaucoup trop chers. Du bruit et peu de joie. Et tout à coup : lui. Adam. Celui donc, que j’ai aimé au premier regard.

Lorsqu’enfin j’ai posé mes lèvres sur les siennes. Ma langue autour de la sienne. Que j’ai mélangé mon odeur à la sienne. Que j’ai eu des frissons sur tout le cœur. Je lui ai souri. Il m’a rendu mon sourire et à travers sa barbe mal rasée j’ai aperçu sa ride-fossette. Un des premiers défauts que j’allais adorer chez lui. Comme tous les autres. C’est tellement facile d’aimer quelqu’un pour ses qualités. Mais l’amour vrai se nourrit et se puise dans les défauts. Ce sentiment grisant d’être la seule à les connaître vraiment. Comme son petit bidon que j’aimerais plus tard tellement sentir contre mon dos pendant l’amour. Comme sa barbe piquante que j’aimerais caresser des heures. Comme sa façon de vivre à cent à l’heure, picoler, fumer qui nous ferait passer les soirées les plus folles. Pour ensuite se réveiller tôt un lundi matin pour une importante réunion sur un sujet juridique compliqué. Cette personnalité décalée, qui avait pourtant tapé juste, au centre de moi. L’originalité est si précieuse. Il y a tellement de belles choses qui sortent des trajectoires de biais.

 Je l’ai regardé après ce premier baiser et je lui ai dit droit dans les yeux : « je t’aime ». Je ne parlais pas de cet amour convenu que l’on s’autorise à déclamer et à éprouver après un ou deux ans de relation. Un amour qui ne fait pas se relever la nuit ni rêver les yeux ouverts. Non je lui parlais de l’amour qu’on éprouve quand on croise la route d’une personne hors du commun. Une personne qu’on veut à tout prix dans sa vie. Qu’on n’a aucune raison d’aimer mais qui s’impose à nous comme une bourrasque de vent. Un amour que l’on ose déclarer seulement car l’alcool a pris l’entier contrôle de son corps et de son esprit. Une boutade mais avec un fond de vérité. Dans l’unique but de s’imposer dans la vie de l’autre. De défoncer une porte pour s’y engouffrer. Il y  avait quelque chose de désespéré dans cette petite phrase. Il avait ri. Il m’avait regardé vraiment et m’avait dit : « moi aussi je t’aime ». Puis il était reparti danser avec les autres. A sa façon d’être, totalement déjanté. A partir de cet instant-là je ne me souviens pas d’un seul bon moment où il n’y ait pas eu Adam.

Alors qu’on frappe, je sens les larmes qui tout doucement ont rempli la bordure de mes paupières. Je ferme les yeux et le long de mes cils, le trop plein d’eau glisse lentement, formant une goutte que je sens tomber au ralenti pour se poser sur le couvre-lit. Je frissonne  à nouveau et claque la fenêtre un peu plus fort que je ne l’aurais souhaité. Je me dirige vers la porte, je sais par avance qui je vais y trouver.

Tout à coup je n’ai plus envie d’être seule.

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