Ep 4 – fiction – chapitres 10 à 14

Par dimanche, décembre 30, 2018 0 No tags Permalink 0

Rafael se tient dans le couloir.

Il y a des gens qui s’imposent. On ne se pose pas la question de leur compagnie, ils sont là. D’une manière tellement naturelle, désinvolte, qu’il est presque impossible de leur fermer la porte. Avant qu’il ne dise le moindre mot, je lui fais signe d’entrer.

« Je suis en train de trier les photos. Viens me donner ton avis, si tu veux ».

Je vois ses épaules s’affaisser, comme soulagé. Il me suit dans la chambre. Je me fiche de mon sac éventré et de toutes mes affaires éparpillées sur le sol. Je me fiche de mon visage nu, de mes fringues froissées, de mes cheveux emmêlés. Il n’est qu’un gosse qui me tire de ma solitude. Moi qui le plaignait d’être sans doute une coquille vide portée par le vent, quelle ironie. Pour qui je me prends ?

Il s’assoit sur mon lit. Il ne dit rien. Je le soupçonne d’être taiseux et mystérieux comme beaucoup de mecs de son âge simplement pour se donner un genre et éviter de dire le mot de trop. Je ne connais pas grand-chose de lui, mais j’ai l’impression que la moindre de ses paroles viendra me confirmer notre écart d’âge.

Je fais défiler les photos. Son charisme crève l’écran. Je ne sais pas s’il s’en rend compte. J’imagine que oui. Il a vraiment une gueule. Quelque chose de rare. Il a du caractère, une histoire dans les yeux, une ombre, un voile qui s’accroche à son regard.

Il me laisse lui montrer ma sélection, il ne dit toujours rien.

« Alors ?

Je me tourne vers lui.

–  Tu as vraiment du talent ».

J’éclate de rire pour ne pas dire merci. C’est toujours étrange le son du rire alors que l’on vient de pleurer. Je ris pour ne pas lui dire que mon talent n’y est pour rien. Il n’a pas besoin de s’entendre dire une énième fois qu’il est beau.

« Laquelle tu préfères ?

– Je ne sais pas. Je déteste me regarder ».

J’ai un gamin en face de moi. Il fixe ses paumes. Puis tente de lever les yeux vers moi quelques secondes, hausse les sourcils, pour finir par se perdre dans le paysage corse d’un bleu unique, qu’on aperçoit par la fenêtre.

Il se lève tout à coup et brise le silence en me disant :

« Ca te dit un verre ?

– Je ne sais pas…je ne suis pas sûre que ce soit une bonne idée ».

Le ton de sa voix se fait plus ferme. Il ne me laisse pas le choix.

« Allez tu viens avec moi…et tu me racontes ta vie, par exemple : ça peut être sympa » Il accompagne ses derniers mots d’un large sourire et ses yeux se plissent en deux fentes invisibles. Je ne sais pas si je suis agacée ou étonnée. Il prend le pas sur moi, c’est à mon tour de me sentir comme une gamine.

Son sourire est communicatif. Sa voix est chaude, enveloppante. Il me tend la main, pour m’aider à me relever. Je glisse la mienne dans la sienne, pas vraiment convaincue par cette proximité soudaine. Je ne sais pas pourquoi il a tellement envie de passer du temps avec moi. C’est n’importe quoi.

Chapitre 10

Dans le taxi pour aller récupérer Lucas ce dimanche soir, je suis exténuée. J’ai de toute façon l’impression d’être entrée dans un tunnel sans aire de repos depuis deux ans, et de m’être toujours sentie fatiguée depuis.

Nora l’a déposé vendredi soir chez son père, après s’en être occupé les deux jours de la semaine où j’en avais normalement la garde. Elle a eu la délicatesse de ne rien me dire sur son échange avec Adam, mais je sais à quel point il a dû être agacé que j’aie confié Lucas à une tierce personne. J’ai envie comme jamais de prendre un bain chaud, de manger un plat régressif dégoulinant de crème, un bon verre de vin et de m’endormir avec mon ordinateur dans le lit, en regardant une série américaine mal sous-titrée.

Il y a des fois où j’ai vraiment du mal avec ce programme imposé. Une semaine sur deux, c’est le deal. Qu’il vente, qu’il neige, que j’ai des entrées pour Eurodisney ou une séance photo le week-end, c’est ma semaine ou ça ne l’est pas, point. Que je puisse ou non m’occuper de Lucas, je dois assumer. Un programme aussi rigide que nous le sommes devenus Adam et moi. Derrière ce respect des règles se cache une haine polie, de celle qui consume à petit feu sans vraiment brûler. Il y a entre nous une rancœur, une distance étonnante puisque nous ne nous sommes pas quittés en si mauvais termes. Mais chacun de nous a une bonne raison d’en vouloir à l’autre. Adam reste persuadé que c’est à moi de payer les pots cassés de la rupture et je ne cherche pas à le contredire. Je connais mes erreurs. Il existe aussi un principe ancestral qui dit que deux personnes qui se séparent ne peuvent plus se voir. A tous les sens du terme.

Lorsque je sonne ce soir-là, Adam tarde à venir m’ouvrir. Avec ce petit laps de temps, toujours le même, il me fait comprendre que je ne suis pas attendue. Lucas n’est jamais derrière la porte, impatient avec ses chaussures et son petit anorak. Non, au lieu de ça, il est toujours en plein milieu d’une activité quelconque, parfois perturbé de mon arrivée avec aucune envie de quitter son père. Alors que je ne suis jamais en retard, ni en avance.

S’ensuivent alors des négociations déchirantes où Lucas refuse catégoriquement de venir. Comme pourrais-je lui en vouloir de ne pas apprécier quitter la maison qui est la sienne depuis sa naissance ? Un grand appartement, avec vue sur le parc Montsouris et tous ses copains. Un parquet qui craque sous ses pas, de grandes fenêtres lumineuses et sa propre chambre remplie de jouets. Adam reste plongé dans un mutisme qui en dit plus long que n’importe quelle tirade. En revenant sur les lieux où nous avons vécu, j’ai inlassablement la désagréable sensation d’être celle qui a ruiné le joli tableau familial. Je suis celle qui vient de l’extérieur. Lucas va avoir deux ans et ne se souviendra jamais de ses parents ensemble. Dans ce bel appartement parisien, il n’y a plus aucune trace de l’amour, de la folie, de la joie qui nous ont animés Adam et moi. Ceux que nous étions n’existent plus.

*

Lorsque nous rentrons ce soir-là je décide de faire le trajet à pied. Il fait frais ce soir, Paris semble enfin se rappeler que nous ne sommes qu’en mars. Mais je n’ai pas envie de prendre le métro. Je veux partager une promenade avec Lucas, prendre le temps de respirer un peu tous les deux avant de rejoindre mon appartement minuscule.

Les trottoirs sont larges du parc Montsouris à la rue Daguerre. Je laisse Lucas courir devant moi. Là, il a besoin de me fuir. Me montrer que ce n’est pas moi, pas nous les adultes, qui décidons de quand le prendre, le poser, le récupérer. Lui aussi peut battre le rythme et choisir le moment où il se jettera enfin dans mes bras.

Je suis stupéfaite de voir qu’à bientôt deux ans c’est déjà un petit garçon. Je repense à sa naissance, à la façon dont soudainement il était avec nous. Ca me paraît si loin. A cette pensée je ravale les larmes que je sens toutes proches et je me concentre sur l’instant présent. C’est comme ça maintenant : lui et moi, seuls au monde. Ses boucles blondes, son nez retroussé et ses yeux clairs comme les miens. Je me demande ce que ressent Adam quand il regarde notre bébé qui est mon portrait craché. Je sais qu’avant il trouvait cette ressemblance touchante. Mais qu’en est-il maintenant qu’il ne m’aime plus ?

Lucas m’interrompt dans mes pensées. Il revient vers moi, me prends la main avec son sourire que j’aime tant.

« Garde maman ! » il me montre les pigeons pour lesquels il a une véritable obsession. Je le prends dans mes bras, c’est son feu vert pour dire que ça y est, on peut se retrouver. Je l’embrasse dans le cou, les oreilles. Il éclate de rire, il me repousse avec ses petites mains. J’ai l’impression qu’il est heureux, malgré tout, malgré nous. Cet instant fugace me fait un bien fou. Je m’aperçois que cela fait des mois que je n’ai pas ressenti cette douce sensation. Si le bonheur part brusquement, il revient pas à pas.

*

Je berce Lucas dans son lit. Je chantonne tout doucement. J’ai l’impression de partager un rituel ancestral. Celui de toutes les mamans du monde pour endormir leur bébé. Il finit par fermer les paupières et je vois son corps lourd se laisser doucement aller. J’ai le cœur qui se serre de me dire que dès demain je dois le déposer chez sa nounou. Je caresse ses boucles blondes, j’effleure son nez. J’ai envie de le prendre dans mes bras, de sentir sa chaleur, son odeur de bébé. Mais je me retiens. Je pars à reculons, sur la pointe des pieds. Je rejoins le salon. Ce minuscule appartement de 35m2 ne me permet pas d’avoir ma chambre. Je dors dans la pièce principale qui est aussi celle où l’on mange sur une grande table basse. La fenêtre ouverte, mon ordinateur à mes côtés, mes catalogues éparpillés sur le parquet, ma tasse de café jamais finie à côté, je m’endors souvent sans déplier totalement le canapé-lit.

Malgré ma fatigue, je sais que ce soir je vais peiner à trouver le sommeil. Je cherche dans la bibliothèque, caché derrière un livre, le paquet de Camel qui me dure environ six mois à chaque fois. Depuis que j’ai arrêté, je m’autorise rarement à fumer une cigarette, c’est pour ça qu’elle n’en est que meilleure.

J’allume mon briquet et je me penche à la balustrade de mon minuscule balcon qui donne sur la rue Daguerre. En bas, il y a de jeunes couples qui marchent, bras dessus, bras dessous. Je tire avec une lente respiration et je recrache la fumée doucement, en savourant le goût léger du tabac.

Les images de la nuit d’hier soir me reviennent. Le regard sombre de Rafael surtout. Je ferme les yeux. Je secoue la tête. Parfois on aimerait effacer des instants, faire marche arrière et oublier que l’on en a trop dit, trop fait.

*

La veille

Ce mec a la capacité de rendre bienveillant un banal échange. Je ne sais pas si c’est conscient ou non mais il a une chaleur dans la voix qui pousse à la confidence. On a pour habitude de dire que les mecs ne savent pas écouter, mais j’ai souvent remarqué que c’était faux. Et lui, sérieusement c’est un vrai buvard, il éponge la moindre parole sans sourciller, me relance. Ou est-ce le vin corse que nous avons bu ? Mes souvenirs à fleur de peau, ma peur de finir seule dans une chambre d’hôtel comme ces clichés minables ? Nous aurions pu simplement coucher ensemble, mélanger nos corps, nos fluides, chaque pigment de notre peau. N’est-ce pas la meilleure façon de ne plus se sentir seul ? Mais au lieu de cela, nous avons tenté de partager la moindre de nos pensées, avides d’en savoir plus l’un sur l’autre. Pour quelle raison ? Sans doute car nous savons qu’il y a peu de chances que l’on se recroise un jour. J’ai depuis quelques temps compris qu’il est compliqué d’aimer vraiment pleinement les gens. Je ne pense pas, par exemple, que quiconque puisse accepter les méandres de mon cerveau. Je ne crois pas en avoir particulièrement envie de toute façon. Cette certitude me libère de vouloir plaire. Me libère aussi de chercher à aimer, vraiment. Je peux simplement aimer une facette, une idée, une parole, sans déception de ne pas apprécier l’être entier. Je sais que les relations vont et viennent. Car si ce n’était pas Adam, impossible que ce compagnon de route, cette personne parfaite, n’existe.

On s’est assis sur une petite table en bois, dans le coin le plus reculé du bar de l’hôtel. Le patron peu aimable au comptoir ne nous accorde aucun regard. Rafael m’a demandé si je voulais boire un vin de la région. J’ai dit oui, je ne sais pas vraiment ce que j’ai envie de boire en sa compagnie. Mais le vin a cette particularité de rendre les échanges plus fluides.

Il m’a demandé d’un ton paternel « tu as mangé ?»

Ca m’a fait sourire cette prévenance sans cesse, malgré son jeune âge. Il semble poli, attentionné. J’ai la sensation d’un garçon bien élevé, sans doute par deux parents sévères ou une maman seule comme la mienne, soucieuse de combler le manque de père par une éducation irréprochable. J’apprendrais pendant la soirée qu’il n’en est rien, sans pour autant cerner vraiment son enfance.

J’ai alors sincèrement envie de le connaître. Certains rêvent de coups d’un soir. Moi se sont ses aspérités, son comportement inattendu de gentil garçon qui éveillent ma curiosité. J’ai la sensation d’avoir un spécimen rare devant les yeux. Une chose nouvelle, plutôt belle, à étudier.

Il commande à manger pour un régiment. Un assortiment de charcuteries corse, des beignets au brocciu et aux légumes. Il s’attaque alors à la nourriture avec avidité, il semble tout à fait absorbé par le seul fait de manger. Puis il me sert un vin rouge dans un grand verre à pied, avec soin. Il y a une telle dissonance entre sa façon de manger et ses bonnes manières. On dirait un enfant qui se jette sur une glace et qui soudain se rappelle qu’il faut dire merci. Il me tend son verre pour trinquer et murmure :

« A ton talent Léa ».

Cette phrase me met la puce à l’oreille. Et fait résonnance avec celle qu’il m’a adressée le premier soir.

« Tu prétends me connaître alors ? » lui dis-je de but en blanc.

*

Rafael est ce que l’on appelle un enfant de la balle. Il me dit ça sans fierté aucune. Il y a même plutôt de l’amertume dans sa voix. Ses parents étaient comédiens dans le sud de la France. Ils ont passé leurs vies en représentations, de petits bleds de province en villages inconnus, à tenter désespérément de se faire un nom. Ils ne devaient pas avoir vraiment de talent, car leur petite troupe n’a jamais percée. Son père, le metteur en scène et jeune premier, a épousé sa mère, une jolie comédienne qu’il a rencontrée sur une pièce de théâtre. Percevant son potentiel, il l’a littéralement enlevée et emmené avec lui et ses amis sur la route.

Le théâtre n’a pas fonctionné pour eux. Par manque d’argent et par envie de célébrité ils sont montés à la capitale. Je n’ai pu m’empêcher de faire le rapprochement entre ce comportement et celui des jeunes d’aujourd’hui qui veulent par tous les moyens passer à la télé et devenir célèbres. Ils sont d’une autre époque et pourtant. Seule les motivait l’envie d’être connus et reconnus. Quelle importance quand on a la passion ? Pourquoi cette envie d’être célèbre à tout prix ? Je sens que je touche du doigt une des fêlures de Rafael. Suffisamment inconsciente pour qu’il la raconte sans se douter du lien que je ferais entre ses parents en quête de succès et lui, qui court après les paillettes. Pas si brillantes.

*

Le patron de l’hôtel nous a laissés seuls depuis longtemps. Il est monté se coucher sans même nous indiquer qu’il fermait. Il a seulement accroché un petit écriteau à la poignée de l’entrée avec un succin « à demain ».

Je dis à Rafael qu’il est tard, je sens ses yeux sur moi mais j’évite son regard. Je ne veux pas penser. Nous montons les escaliers en silence. Tout à coup il s’arrête.

« Merde. J’ai laissé mes clés dans ma chambre. J’ai claqué la porte. »

Et il n’y a personne à l’accueil. Pas d’âme qui vive pour dépanner les clients à cette heure tardive. Rafael sourit d’un air penaud. J’éclate de rire. C’est incontrôlable. Je ne saurais dire s’il l’a fait exprès, si c’est un acte manqué ou rien de tout ça. Je ne le connais pas assez pour savoir. En tout cas le voilà sur le palier pour la nuit.

*

C’est étrange de partager son intimité avec un inconnu. On peut coucher le premier soir dans un élan d’ivresse, de passion, de cotillons. Mais dormir ensemble a quelque chose de tellement personnel. La chambre est minuscule, même pas un fauteuil qui aurait pu faire office de lit de fortune.

Rafael se déshabille et s’allonge à côté de moi. Je l’ai vu poser en maillot de bain toute la journée mais là je suis incapable de le regarder. Il est tout à coup trop proche, trop grand. Il me manque mon appareil photo derrière lequel me cacher.

« C’est ton pyjama ? Demande-t-il en apercevant mon sweat et mon pantalon de survêtement que j’ai emmenés, pensant ainsi me motiver à courir sur la plage au petit matin.

– On va dire que ce soir, oui ».

Nos regards se croisent et on éclate de rire. Cette complicité nouvelle est étonnante.

J’éteins la lumière et me risque à lui parler dans le noir de la chambre, les yeux vers le plafond.

–  Tu crois que demain tout le monde va penser qu’on a passé la nuit ensemble ?

– C’est le cas, non ?

– Oui mais je veux dire, enfin tu vois…

Je rougis dans le noir.

– Ah bah ça c’est comme tu veux, tu sais, je suis partant.

Sa voix est ironique, il ne semble pas en penser un mot.

– Mais bien sûr…

– Tu ne mélanges pas travail et sexe ?

– Ah non habituellement je n’ai aucun scrupule à abuser de mon statut et à me taper tous les mannequins de l’agence. Mais pas ceux qui ont 10 ans de moins que moi »

Il rit. Je lui ai dit tout à l’heure que j’étais séparée du père de mon fils. Son visage n’a rien laissé paraître. Et pourtant je l’ai vu. Ou me le suis-je imaginé ? Ce petit éclair furtif.

Tout à coup je me sens libre. Comme je ne l’ai pas été depuis des années. Cette liberté a quelque chose de grisant.

On finit par s’endormir. Malgré son flirt assumé, Rafael ne me touche pas, la proximité empêche toute tentative. Un refus serait sans doute gênant dans l’espace restreint d’un lit. Ou peut-être a-t-il envie d’être vraiment désiré ? Mes mots l’ont refroidis. Je crois aussi que nous n’en avons pas vraiment envie, pas de ça en tout cas. J’avais oublié ce que c’est de dormir avec quelqu’un. Il me tourne le dos et j’entends son souffle régulier. J’ai tout à coup envie de l’enlacer. De mettre mon menton sur son épaule, mon nez dans ses cheveux bruns, ma joue sur sa barbe piquante. Je me demande ce qu’il penserait. Je m’endors sans atteindre un sommeil profond. C’est sans doute la première fois depuis des mois où je ne rêve pas.

Chapitre 11

Le lundi matin est un moment rude, depuis quelques temps. Comme tous les lundis matins où je n’ai pas vraiment profité du week-end et encore moins de Lucas. Il faut courir, se préparer à la hâte, mettre la couche, faire chauffer un biberon de lait, lutter pour lui faire enfiler un pull… tout prend du temps, la moindre petite action déploie une énergie considérable. Et je n’en ai plus, tout simplement. Même le vent qui nous fouette le visage lorsque nous sortons de l’immeuble, je le ressens comme une agression. Dès que j’ai déposé Lucas chez sa nourrice, je me sens vidée. Je n’ai pas la force de prendre le métro, d’affronter la promiscuité, les gens. J’ai l’impression parfois que je suis au bord du vide. Prête à craquer. Je sais bien que c’est faux. Par expérience, peu importe de quoi sera faite la journée, je sais que je continuerai à avancer, à courber le dos. Je n’ai pas le choix. Personne ne l’a. Il faut mettre un pied devant l’autre et avancer. Personne ne s’effondre. Personne ne s’arrête comme ça, un matin.

Je pousse la porte de l’agence. Mon patron, Samuel Lemman, est une personne assez extraordinaire. Je l’aime d’un amour platonique, qu’il s’applique lui-même à distribuer à ceux qui l’entourent. Il est drôle, provoquant mais jamais méchant. Il se fiche de tout, mais il ne pousse jamais trop loin la moquerie. Il sait pourtant rire de lui-même. Il ne prend rien au sérieux et fait pourtant tout sérieusement. C’est un passionné, un illuminé. Et un photographe avec une vision unique. S’il était hétéro j’aurais pu tomber amoureuse de lui. Pourtant son physique est loin d’être avantageux : un grand nez surmonté de lunettes carrées, des cheveux bruns qu’il porte longs et passe son temps à coiffer d’une main vers l’arrière, une carrure de gringalet et un goût très subjectif pour les pantalons colorés. Mais je n’ai jamais rencontré quelqu’un qui ne se soit pas laissé charmer par ses grands bras toujours prêts à enlacer, sa tchatche sans fin et sa gentillesse illimitée.

Ce portrait serait parfait s’il ne s’avérait pas être lui aussi phobique du lundi matin.

Le voilà donc à se traîner mollement à travers l’agence, accroché à son mug de café comme un bébé à son biberon, se plaignant d’un air apitoyé, râlant sur le week-end passé trop vite.

Je ne dis rien, je laisse passer ce personnage lunatique sans m’en formaliser. Je suis un peu ailleurs, encore dans un brouillard épais. Encore un peu dans mon hôtel corse, qui commence malgré tout à s’évaporer devant tant de grisaille parisienne. Je vois Laura se débattre avec lui, tenter d’accéder à ses moindres volontés. J’ai envie de lui dire de résister, de ne pas se laisser faire. Elle est jeune, elle se plie trop, fait des concessions sans cesse. Elle s’oublie. Cette fille me touche mais m’agace tellement parfois. La gentillesse et la discrétion peuvent être tellement aliénantes. Je ne connais personne de vraiment drôle, de vraiment bien, qui soit trop gentil. Cela peut conférer à la bêtise parfois de vouloir toujours trop bien faire, d’essayer de contenter tout le monde. Elle tire sur son col claudine, qu’elle porte été comme hiver, sa peau diaphane est devenue aussi rouge que son rouge à lèvres.

Elle court chercher un deuxième sucre pour le café de Samuel qui s’agace tout seul sans décoller les yeux de son écran pour la remercier. Je ne dis rien, elle apprendra.

Lily n’est pas là aujourd’hui, j’aurais pourtant aimé la voir, j’aurais fait glisser la conversation l’air de rien sur Rafael, sur mon déplacement de ce week-end.

Avec Lily on s’est connues à l’école de photographie. Elle a débuté comme moi par la fashion week, les événements sportifs, à photographier tout et n’importe qui, sans savoir qui l’on prenait. Faire des photos, le plus possible, être partout. Elle a su faire ce que je ne saurais jamais faire : se vendre. Sans elle, sans ses recommandations, je n’aurais jamais obtenu ce contrat salarié à l’agence. C’est elle qui  a demandé à Samuel de me prendre. Elle a su voir ce que personne n’avait anticipé dans le milieu de la photo : les influenceurs. Aujourd’hui elle shoote uniquement les stars d’instagram, celles qui ont plus de 100K followers. Lily est la personne qui ramène le plus de contrats à l’agence.  Elle se fait payer cher et identifier sur tous les posts, ce qui la rend demandée par tous. Même les animatrices télé, les jeunes actrices, l’appellent pour une belle photo prise dans les rues de Paris, moue nonchalante mais look ultra travaillé et gobelet Starbucks à la main. Avec la touche de Lily, on dirait que c’est leur mec qui l’air de rien les immortalise dans leur quotidien. Mais ses photos sont renversantes, même au format carré sur un minuscule écran de téléphone. Et personne ne s’y trompe.

Laura m’a dit que c’était Lily qui avait trouvé Rafael pour l’agence, j’imagine qu’elle en connait un peu plus sur lui. Mais je n’ose pas l’appeler, je ne veux pas paraître intéressée. Je ne le suis pas.

 

Chapitre 12

Les créateurs de l’appli pour laquelle nous avons fait les photos en Corse nous ont invités à la soirée de lancement de leurs nouvelles vidéos. Ils ont adoré notre travail et veulent remercier l’agence. Samuel me l’a dit avec de petites étoiles dans les yeux, une de ses qualités étant également la capacité à se réjouir sans s’en cacher. Il n’est jamais blasé alors qu’il pourrait l’être, lui qui connaît tellement de monde. Car en réalité les mecs en question sont des amis d’amis : Samuel fait vivre son agence uniquement par sa capacité à faire la fête avec toutes les personnes qui comptent dans la capitale. Il est propriétaire de vignes en Champagne, il est issu d’une famille richissime. L’agence n’est pour lui qu’un passe-temps. Bizarrement je crois que c’est pour ça que nous avons tant de clients. Sa façon de ne pas se prendre la tête plait. Et son magnifique carnet d’adresses.

 La soirée se tient dans une boîte connue des Champs Elysées, je trouve ça cliché, Samuel trouve ça génial et Laura trouve ça flippant comme à peu près toutes les choses qui l’obligent à sortir de sa zone de confort.

Lorsque nous arrivons devant l’entrée je sais immédiatement que je ne suis pas dans le thème. L’appli a fait un joli coup et a invité des blogueurs connus et influents, célibataires et écrivant sur le sujet de l’amour ou de la mode, dans la plupart des cas. Il y a également des personnalités du petit écran et la majorité d’entre eux est issue de jeux de téléréalité mettant en scène des rencontres amoureuses. La presse aussi est conviée mais ils ont privilégiés celle qui se repaît des ruptures et des couples célèbres. Un léger parfum de scandale bas de gamme flotte dans l’air. Je ne me suis jamais sentie aussi entourée de superficialité dans le cadre de mon métier. Nul doute que Rafael est la star de la soirée.

Les filles sont très sexys, maquillées et se déhanchent sur la piste alors qu’il est à peine 21h. Elles ont toutes des seins et des fesses énormes, j’ai soudain l’impression d’être trop grande, trop plate. Certains ont gommé toute originalité et toute authenticité de leurs traits. Ils sont des clones de ceux qu’ils admirent sur Instagram. J’aimerais tellement qu’ils comprennent que la beauté réside dans ce qu’elle a d’unique. J’ai conscience de la discordance de ma tenue, de ma non-coiffure et du maquillage discret que j’arbore par rapport aux autres. J’ai juste un rouge sur les lèvres. C’est quelque chose que je tiens de ma mère. « Tu n’as pas besoin d’en faire des tonnes. Pas besoin de forcer le trait pour être féminine. Un beau rouge et le tour est joué. Celles qui en font trop ont quelque chose à cacher ». Sûrement d’elle aussi que je tiens cette méfiance pour les physiques surfaits. D’elle et de ma pratique de la photo aussi. Sur le papier un visage ne ment pas. Les plus beaux sont ceux qui ont le moins d’artifices. Les visages d’enfants, les personnes âgées. Ceux qui n’ont pas encore conscience que la vie est un jeu d’apparences et ceux qui n’ont plus le temps de se cacher derrière elles. L’essentiel. Voilà ce qui manque ici. La profondeur et la rareté de l’essentiel. Tout n’est que superficiel.

J’aperçois tout à coup Rafael. Au milieu de toute cette faune urbaine, il a l’air soudainement normal. Grand brun mal rasé en teeshirt et jean tout simple. Nos regards se croisent et il  me sourit. Je lui rends son sourire sans chercher à me frayer un passage. J’ai un élan pour lui. Comme lorsqu’on aperçoit le visage d’un proche au milieu d’une foule d’inconnus. Mais je suis un peu gênée et je ne saurais pas vraiment quoi lui dire.

Il est bien entouré, des garçons lui filent des coups dans le dos, des filles s’accrochent à son bras. Les selfies sont nombreux. Tous sont fiers de le connaître et je me demande s’il s’agit d’un vaste jeu de dupes ou de vraies amitiés.

J’aperçois Lily, qui ondule avec aisance au milieu de cette foule. Ses cheveux blonds sont relevés en chignon flou, elle porte une combinaison noire, elle sourit et fait la bise à des dizaines de personnes. J’envie sa capacité à s’intégrer dans n’importe qu’elle soirée. A nos débuts, elle était déjà comme ça, elle ne détonnait jamais, même lorsque l’on s’inscrustait aux afters de la fashion week. Elle me voit et me fait signe, je lui réponds par un sourire, je la verrai plus tard.

Je ne vais pas cracher dans la soupe, les gens de l’appli sont charmants et chaleureux, ils font tout pour nous mettre à l’aise. Le champagne est bon, c’est celui de Samuel qui sans surprise, a réussi à s’offrir le monopole de la soirée. Ils sont sincèrement curieux d’échanger avec nous sur le travail de notre agence. Mais de mon côté tout cela me demande un effort. Je suis en léger décalage. Je crois simplement ne plus avoir envie de ce type de soirée. Ne parlons pas de Laura qui n’a pas quitté le sol des yeux depuis que nous sommes entrés.

Samuel retrouve de vagues connaissances tous les trois mètres et Laura se fait soudain aborder par un petit jeune avec de grandes lunettes rondes, qui était avec l’équipe en Corse. Je ne suis pas sûre qu’il lui plaise, mais c’est quasiment impossible de savoir ce qui plait à Laura. Elle se contente de le fixer avec des yeux ronds effrayés en hochant la tête pendant qu’il parle.

Alors que j’adresse un petit sourire encourageant à Laura, j’aperçois du coin de l’œil une fille gesticuler, Rafael est face à elle et je ne vois que son dos. Ils ont l’air de se disputer, un cercle informel se crée autour d’eux. Il a un geste envers elle, qu’il retient. Le jeune homme discret et poli du bar corse a laissé place à un gamin prévisible. Alors qu’il la repousse d’une main, elle lui rend la secousse avec force. Ses cheveux lissés volent autour de son visage à chacun de ses mouvements. Elle joue une comédie de mauvaise qualité que j’ai déjà vue cent fois. Mais j’ai pour habitude de zapper dans ces cas-là.

Lily est à quelques mètres d’eux, elle n’en a pas perdu une miette. Elle se rapproche de Rafael et l’attrape par le bras.

Sans vraiment me l’expliquer je me sens déçue.

Mon fils me manque tout à coup. La douceur de ses joues, ses boucles et ses bras innocents. Je pose ma coupe sur la table la plus proche, je fais un signe de la main à Samuel qui est en pleine conversation et je rejoins tranquillement la sortie. Il ne sait pas que ce sera ma dernière soirée avec lui. Samuel ne sait pas que je vais bientôt le quitter. Que cette agence, ce monde, n’est plus le mien.

Lorsque j’arrive à l’extérieur, l’air frais me fouette le visage et me fait du bien. La chaleur à crever de la boîte commençait à sentir la sueur et un fort parfum de nullité. J’ai envie de marcher et respirer l’air de la nuit, de Paris, regarder les gens bien habillés qui sortent des restaurants et admirent les vitrines de luxe encore éclairées. Je croise un couple heureux et insouciant, ils se poussent sous tous les porches pour s’embrasser, ils semblent insatiables l’un de l’autre. J’ai l’impression de regarder une image qui fait écho à un souvenir, mais c’est lointain, comme dans une autre vie.

« Léa » il a dit. Je crois même qu’il l’a crié, peut-être qu’il m’appelait depuis un moment mais je n’entendais rien. Je tourne la tête et je le vois. Son visage va vraiment finir par me devenir familier.

Rafael est essoufflé, il semble un peu contrarié. J’attends qu’il parle mais il ne dit rien. Il reste quelques secondes planté là, puis il attrape ma tête d’une main et me fait une bise sur la tempe, puis il me tend une cigarette, comme un prétexte, avec les sourcils en accent circonflexe : tu me suis ?

Je prends la cigarette comme un produit de contrebande, il a un sourire conspirateur mais pas vraiment sûr de lui. Il semble mal à l’aise. On s’assoit sur un banc et on regarde le ballet incessant des phares de voitures. Je jette un œil sous le porche mais le couple est reparti. Nous n’avons pas échangé un mot. Il semble attendre que je vide mon sac, que je lui dise pourquoi je suis partie si vite, sans même lui parler, en faisant comme si je ne le connaissais pas. Mais je n’ai pas envie de parler. J’ai appris avec le temps qu’il faut parfois garder pour soi ce que l’on pense. Je finis par me lever, je lui dis bonne nuit, bonne soirée, je rentre, je suis fatiguée. Ma voix trahit ce que je ressens vraiment. En réalité je suis lasse, comme depuis des mois. Je vais rentrer mais je ne parviendrais pas à dormir. Mais au moins je serais dans mon cocon, chez moi, là où presque rien ne peut m’atteindre, à part mes pensées noires.

Il me sourit, doucement. Il lève la main vers moi pour me faire coucou alors que je ne suis qu’à un mètre de lui. Je pars vite, comme si j’étais vraiment pressée. Au feu rouge, pour traverser vers le métro Franklin Roosevelt, je le vois sur son banc, il n’a pas bougé et me regarde toujours.

Chapitre 13

Lorsque je n’ai pas Lucas, j’aime prendre mon café en terrasse avant de partir au travail. J’ai mes habitudes dans la rue Daguerre. On dit souvent que les serveurs de la capitale ne sont pas aimables, mais ici le pessimisme parisien semble avoir dérapé sur les pavés. Au Café des Amis, la serveuse me connaît bien. Elle s’appelle Julie, elle a deux enfants et quand elle m’apporte mon café crème avec un verre d’eau, elle me sourit. Ses dents du bonheur portent bien leur nom. Elle fait des ravages et la petite terrasse est pleine des gens qu’elle tutoie.

Ce matin elle s’assied à côté de mois quelques minutes. Elle taxe une clope à la table d’à côté, elle me raconte son fils qui galère au CP, la maîtresse qui l’engueule comme une môme parce qu’elle ne l’aide pas à faire ses devoirs, « non mais sérieusement elle croit que j’ai le temps après le service du soir ?» Je l’écoute en acquiesçant, je savoure chaque gorgée de mon café autant que cette proximité. Elle repart en pouffant et en riant, m’adresse un clin d’oeil. Je repense instantanément aux yeux plissés de Rafael et ça me fait du bien de commencer cette journée sur quelque chose de léger, sans vraiment me l’expliquer. En avril à Paris tout est plus joli. Le soleil du matin réchauffe les cœurs et apporte avec lui les promesses de jours meilleurs. Je sais qu’il ment, mais tant pis. Je ferme les yeux et je profite de cette douce accalmie. De l’odeur du café, du plaisir de démarrer une nouvelle journée et de l’air printanier qui raccourcit les robes et allège les esprits.

 

Chapitre 14

On ne me l’a jamais dit tel quel, mais je sais que dans la bande, j’ai longtemps été considérée comme la chanceuse. Un job qui sort de l’ordinaire, pas vraiment d’horaires et surtout je pouvais vivre de ma passion. Même si j’aurais aimé aussi être reconnue pour mes photos personnelles, j’avais quand même atteint mon objectif professionnel. La plupart de nos amis avaient soit galéré à trouver un travail soit se retrouvaient dans des entreprises au rythme aliénant et au travail dématérialisé. Ils passaient souvent plus de temps sur facebook que sur la progression des ventes de leur société.

J’étais aussi l’heureuse élue qui avait mis le grappin sur Adam. Objectivement, il n’était pas le plus beau de tous, mais il était le plus convoité auprès des filles. Je crois que la joie de vivre est l’aphrodisiaque le plus puissant. Pour rajouter à la jolie petite histoire, grâce aux biens de sa famille, nous vivions dans un grand appartement niché au cœur d’une petite rue pavée dans le quatorzième arrondissement, chose assez rare sur Paris. J’étais passée de l’appartement tout simple de Montrouge que j’avais partagé avec ma mère, à une colocation parisienne plutôt classique, pour enfin finir par emménager avec Adam dans cet incroyable endroit. De la cuisine, lorsque l’on coupait nos tomates, nous avions une vue plongeante sur le parc Montsouris. L’appartement était lumineux, nous avions deux chambres. L’une avait été notre bureau pendant trois ans, encombrée des dossiers juridiques d’Adam et de mes pieds et objectifs de toutes tailles. Cela nous avait permis de mettre de côté, de voir venir sereinement et d’attendre l’arrivée de Lucas sans angoisse. Le bureau s’était naturellement transformé en chambre d’enfant et nous avions encaissé les nuits sans sommeil en nous relayant. Ce bébé avait été le premier du groupe et il avait été accueilli avec joie, teintée d’une légère méfiance. Nous étions ceux qui avions décidé de nous poser, de concevoir une vie de famille en plein Paris. Nous avions une vie douce et facile, que beaucoup de jeunes parisiens ne peuvent pas s’offrir. Nous en avions conscience mais sans l’amertume de ceux qui ont galéré avant d’atteindre leurs objectifs. Pour moi cette facilité était nouvelle, pour Adam c’était la continuité d’une enfance choyée et aisée. On continuait les sorties, les restaus entre potes, ma mère pouponnait pour nous aider et nous avions l’illusion de ne renoncer à rien. C’était grisant de réussir sur tous les plans, mais également éreintant. Nous en parlions peu, mais malgré la facilité dans laquelle nous semblions vivre, le quotidien était parfois difficile, épuisant. Mais c’était le tourbillon de la vie et il était somme toute, plutôt joli.

Je repense à tout ça au moment où je croise le regard de Garance au BHV. C’est sans doute le magasin le plus immense de France et il a fallu que je tombe sur elle. Nous nous regardons un instant, gênées, puis elle fait un premier pas vers moi pour me faire la bise.

Elle me demande comment je vais et je vois dans son regard tout ce que j’ai été, tout ce que je ne suis plus. Elle ne me dit pas qu’elle est désolée pour ma mère, elle élude le sujet. Comme tout le monde.

Garance a toujours été froide, c’est une des plus proches amies d’Adam, ils se sont rencontrés avec d’autres  lors de leurs études à Paris. Ils forment le noyau dur de notre groupe et pourtant je ne l’ai pas revue depuis des mois. Son physique m’a toujours impressionnée, elle est grande, carrée, les cheveux longs, noirs et lisses, elle est d’une beauté implacable mais aussi glaciale. Elle a toujours joué l’ambiguïté avec Adam, je n’ai jamais su si elle était réellement attirée par lui ou si elle ne m’aimait pas. Si elle n’aimait pas non plus toutes les filles du groupe et du monde en général, tout simplement.

Pendant qu’elle me parle, elle me scanne sans retenue, avec un regard blasé sur mon sweat mou et mon jean informe. Elle me parle d’Adam, elle me dit à quel point Lucas est devenu mignon. Je comprends qu’elle les voit souvent, ce qui n’était pas le cas quand on était encore tous les trois. J’ai envie d’attraper le premier vase à 78 euros qui me tombe sous la main et de le lui fracasser sur le crâne. Je n’ai rien à lui dire, j’ai beau chercher c’est le vide dans ma tête.

On finit par se laisser en se disant qu’il faut qu’on aille boire un verre. Plutôt crever. Je ne suis plus la petite chanceuse. Voilà ce que j’entends dans ses phrases bateau et ses petits rictus forcés. Je n’en suis pas triste, ni amère, je me dis simplement que cette vie est étrange, qu’elle nous donne tout, puis nous l’enlève pour nous broyer sans prévenir. Je sais qu’à ce moment précis, Garance pense la même chose.

Alors qu’elle s’apprête à partir, je vois passer dans ses grands yeux sombres un sentiment que je ne lui avais encore jamais vu. C’est sûrement nouveau pour elle. Je crois qu’on appelle ça de la pitié.

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