Génération désenchantée

Par vendredi, septembre 13, 2013 13 No tags Permalink 0

Henrik SorensenOn nous avait vendu du rêve,  des promesses d’épanouissement personnel et professionnel, des vies où l’on aurait tout choisi et où l’on serait les rois.

A coups de « passe ton bac d’abord » de valorisation de nos stages, d’une élite qui ne serait que diplômée, on nous avait promis que l’on mettrait le monde à nos pieds. On a fait de la communication, du marketing, du commerce et plein de choses qui riment avec international. On nous a dit qu’il fallait continuer le plus longtemps possible et partir à l’étranger. Mais à part enchaîner les histoires d’un soir dans toutes les langues et les beuveries étudiantes, on n’a pas trop compris ce qu’on foutait là. On nous a dit d’être des requins, de négocier nos salaires, de montrer ce qu’on vaut, de regarder droit dans les yeux. Et on s’est pris une gifle en pleine gueule.

Génération désenchantée qui pointe à Pôle emploi ou aux caisses des grands magasins.

Génération Y qui est plus performante en stage que son boss qui ne sait pas projeter un PowerPoint.

Génération 80 qui chante à pleine voix sur Noir Désir ou Partenaire Particulier  le samedi soir à la recherche de ses idéaux perdus.

Génération Adulescente qui surveille son môme du coin de l’œil en matant sur son mac la dernière série téléchargée en VO.

On nous a vendu du rêve. Mais à force de lui courir après on n’en veut plus de ce rêve, pour peu qu’il ait été un jour le nôtre. On ne retrouve pas cet épanouissement promis assis sur nos chaises de bureau. On descend en flèche Barbie qui nous a menti sur le corps féminin. On rejette cette télé-réalité qui nous a fait croire qu’à partir de rien on peut construire une fortune. Sur le modèle de nos guerres d’ados, on rêve de se construire en opposition à cette société, de la prendre pour un soir et de ne jamais la rappeler. On envisage de dire merde à la hiérarchie et de retirer le costume-cravate qui nous faisait triper. De poser notre dem’ et monter notre boîte en grugeant pour ne pas payer les impôts. De refaire le monde grâce à Internet. De ne plus voter. De revendre nos diplômes pour devenir fleuriste, sauver des animaux ou écrire un blog. On se voit plus voyageur autour du monde que propriétaire d’un joli pavillon.

On fait une crise de la trentaine. On a très envie d’être parents mais on attend d´être prêts à 100%. On a tellement peur d’accueillir des bébés dans une vie qui n’est pas comme prévue. On ne veut pas qu’il arrive sans le dernier pack poussette-cosy-nacelle. On refuse le rôle tel que super Nanny nous l’a vendu. On ne veut ni de l’enfant roi que nous avons été ni de l’enfant brimé que furent nos parents. Alors c’est l’enfant pote, celui qu’on aime car on l’a choisi : à commencer par son prénom que l’on invente et ses vêtements qui ressemblent aux nôtres. On lui apprend qu’il faut être heureux mais poli quand même. On lui prête notre iPad en lui disant que c’est mal. On lui lit des histoires le soir où il y a des princesses guerrières et des princes charmants qui attendent un baiser. On achète ses plats préparés mais on scrute les étiquettes pour être sûr qu’il n’y a pas d’huile de palme. On cache un Iphone dans son sac de classe nature en lui disant que c’est mal. On lui dit que dieu n’existe pas mais on le fait baptiser. On veut être fier de lui mais on ne veut pas lui foutre la pression. On le dépose a l’école en lui disant d’apprendre et d’avoir des copains sans forcément obtenir les meilleures notes. Et on court prendre le métro avec daft punk dans les oreilles.

Nos gosses sont nos alibis pour réussir nos vies. On accepte un travail insipide pour des horaires qui nous permettent de profiter d’eux. Ramener l’argent pour les pourrir ne nous dit plus rien. On est prêts à bosser moins bien, moins longtemps pour réduire le contrat horaire chez la nounou. Cette mère à la télé qui offre des kinders pour s’excuser de ne pas être à la sortie de l’école nous fait gerber. Le monde tourne autour de nos gosses : jolie page blanche qui a un avenir. On rêve secrètement qu’ils deviennent plombier ou écrivain, loin des flashs et paillettes qui faisaient fantasmer notre génération.

On est contradictoires.  On craque sur les dernières Nike tout en revendiquant une consommation durable. On veut manger mieux et on dévalise Picard. On porte des cols Claudine alors qu’on avait hurlé en les voyant sur nos photos de classe de maternelle. On n’a jamais le temps de rien mais on passe nos journées sur facebook. On fume toujours des pétards et on boit autant que lorsqu’on était ados, sauf que nos whisky-cocas en gobelets ont fait place à de jolis verres de vins. On est nostalgique des héros de notre enfance et on dépense des fortunes pour des teeshirts Petit Poney ou Star Wars. On se dit preppy ou hipster, on veut du vintage mais à la mode. On ne fonctionne que par bandes de potes, on habite loin de nos parents, dans des logements minuscules au milieu de villes bruyantes. On s’extasie devant ceux qui ont deux m² de gazon et des tomates du jardin. On est célibataires plus longtemps mais on ne veut plus d’histoires sans lendemain. Le sexe ne croit plus aux performances exagérées. Il n’est plus une fin  en soi et s’inscrit dans un quotidien comme tous les petits plaisirs de la vie. On veut se marier mais avec une cérémonie qui ressemble à tout sauf à un mariage. On veut les conventions sans le folklore, l’assurance sans signer les papiers. On s’imagine en couples différents, fidèles mais ouverts, amoureux mais qui claquent la porte quand la flamme s’éteint. On veut des chaînes mais en plastique.

Il nous faut le meilleur en tout. On compare sur Internet les jeux de nos enfants, les applis de nos Iphone, les derniers restaus à la mode. On veut tout savoir, tout connaître, la curiosité est notre plus vilain défaut. Mais on veut aussi tout partager, tout dire, faire sourire tout le monde en quelques secondes de ce qui vient de nous faire rire. La vitesse est notre credo. Tout se périme au rythme de nos humeurs.

Génération insupportable. Créative mais trop gâtée. Imaginative mais trop blasée. Fonceuse mais trop plantée. Généreuse mais trop autocentrée. Qui pense tout savoir mais qui accepte d’avoir tort, de faire demi-tour, de recommencer.

On se sent vivant. On a 30 ans. On ne sait pas pourquoi on est là. Mais tout est encore possible.

Crédit Photo : Henrik Sorensen

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13 Comments
  • Bertille
    septembre 13, 2013

    Quel article !

    Il est merveilleusement bien écrit et pointe du doigt un tas de choses bien vraies !

    J’ajouterai : génération de la facilité, parce que c’est vrai, pour beaucoup de choses, on n’aura jamais à trimer des années pour d’offrir tel ou tel truc.
    Comme tu le dis, tout va tellement vite… tout périme en un rien de temps…

    • Mam'aParis
      septembre 14, 2013

      Merci! :-) Je te rejoins sur la facilité. On a eu beaucoup de choses très facilement du coup on est très vite frustrés!

  • Sheily
    septembre 13, 2013

    Je confirme : ce billet est vraiment superbe ! Si juste, si complet, si réaliste… Génération désenchantée, certes, mais on a toujours le choix…

    • Mam'aParis
      septembre 14, 2013

      Merci! C’est exactement ce que je voulais faire passer : on n’est pas forcément dans ce qui était prévu, mais on reste avant tout une génération qui a le choix (contrairement à d’autres générations)

  • Céline
    septembre 13, 2013

    Top ce cri du coeur ! Comment résumer ce que l’on pense chaque jour en regardant dans le passé, le présent et parfois même en imaginant le futur ;(

    • Mam'aParis
      septembre 14, 2013

      merci :-) oui c’est un nouveau tournant cette trentaine! Tout reste possible c’est ça qui est cool :-)

  • La Carne
    septembre 13, 2013

    C’est tout moi il y a 10 ans! :)

    • Mam'aParis
      septembre 14, 2013

      Ah! C’est rigolo ça! :-)

  • Stephanie
    septembre 13, 2013

    Rien à dire… (le commentaire trop constructif, je sais). C’est merveilleusement bien écrit, criant de vérité. Pour dire la vérité, je souris mais j’ai les larmes aux yeux ; finalement, je me sens moins seule.

    • Mam'aParis
      septembre 14, 2013

      Ton commentaire me fait très plaisir :-) du coup moi aussi je me sens moins seule si cet article permet à d’autre de se retrouver :-)

  • Aurélie
    septembre 14, 2013

    waouuuh !! c’est criant de vérité ! quel plaisir de découvrir ce blog 😉

    • Mam'aParis
      septembre 14, 2013

      Merci! Je suis contente que tu te retrouves dedans :-)

  • Ellimac
    octobre 22, 2014

    Bravo pour ta plume c’est parfaitement écrit !

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