La fille souterrain

Par vendredi, janvier 23, 2015 8 , , , Permalink 0

7Je reviens ici sur la pointe des pieds. Je ne sais pas trop comment on revient, l’air de rien, en fait. L’actualité de ces derniers temps et puis une humeur en dents de scie, liée à un début d’année compliqué et fatigant, m’ont donné envie de privilégier le silence. Je me rends compte que parfois écrire est tout simplement impossible (ou impubliable, ce qui n’est pas mieux).

Il arrive un moment dans la vie où l’on voit les voitures avancer, la foule se presser, les gens courir après le métro. Et on réalise simplement qu’on ne fait plus partie du tout de ce tout. Qui a été un tout confortable. Anonyme. Dans lequel on a évolué avec aisance mais qui n’est juste plus nous.

C’est comme ça, simple comme un constat. Sans regret, sans amertume.

Je ne me sens plus parisienne. L’ai-je vraiment été ? La fille aux lèvres rouges, décoiffée, clope au bec et talons noirs ça n’a jamais été moi. Je n’en ai pas la désinvolture. Ni l’allure.

Arrivée ici comme étudiante, ça ne compte pas. J’étais d’ailleurs et pas vraiment implantée. Je me laissais porter, sans me projeter. Non, non je ne m’assois pas, je ne reste pas, d’accord ? Pas besoin de poser des cadres au mur ou d’investir dans un canapé plus grand, je serai partie demain de toute façon. Je m’en fiche que ce ne soit pas parfait, je ne reste pas, je t’ai dit. Alors arrête de te prendre la tête ok ? C’est bien comme ça pour le moment.

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Ca peut paraître frustrant ou stupide de vivre comme ça depuis presque 7 ans. Si vous saviez comme ça peut être bien, aussi. D’être adulte mais pas vraiment. De se dire que tout ce qui n’est pas joli ici, ce n’est pas pour la vie.

Maintenant la question est, est-ce que je vais savoir vivre autrement ? Est-ce que j’accepterais qu’ailleurs aussi, tout n’est pas joli ?

Je suis en partance dans cette ville, pied-à-terre temporaire. J’ai aimé être une fille tour Eiffel, une fille Grand Palais, une fille Arc de Triomphe, une fille Place de la Bastille. Quelle autre ville peut se vanter d’avoir de tels qualificatifs ? Mais je ne suis plus une fille métro, une fille crottes de chien, une fille matin gris, une fille journal gratuit.

Pour au moins la quinzième fois en 4 ans, j’ai décidé de changer mon itinéraire maison-boulot. C’est un petit rien. Un rien temporaire, en attendant un rien plus grand. J’aime bien varier et aujourd’hui j’ai fait le choix des détours.

Je prends le bus.

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Quand j’arrive dans le 91, il y a ma place. Celle que personne ne veut car elle est tout devant et un peu coincée. Elle est souvent libre. Juste derrière le chauffeur, je m’assois aux alentours de 8h30, heure à laquelle le soleil se lève en ce moment. Parfois j’entends quelques bribes de sa radio ou de ses conversations. C’est seulement quand je suis là, que je me pose vraiment. J’ouvre mon sac et je prends mon thermos. Un citron pressé chaud, du thym, une pincée de thé vert et une cuillère de miel.

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Je ne lis plus comme je le faisais avidement avant, comme pour oublier ou m’anesthésier. Je laisse mon regard se perdre par la fenêtre, accompagné de quelques gorgées brûlantes. Je regarde la capitale que j’avais fini par oublier. Celle que j’ai cessé d’aimer quand elle m’a repoussée, moi, ma poussette, mon gros loyer et mon petit salon. Après des années de souterrain j’aime tellement voir le jour se lever doucement, les gens s’activer, démarrer leur journée. Les cafés auxquels j’ai envie de m’attabler, les fleuristes où j’aimerais chiper une pivoine, les mamies et leur chien, les parisiennes et leurs cigarettes. Les gens.

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C’est bien là le Paris que j’aime. Je suis schizophrène.

Ce ne sont pourtant pas les beaux quartiers, ni les plus visités. Je sais à quel point certains coins de rue parisiens peuvent couper le souffle. Là il n’en est rien. Alors, il s’agit doublement de mon Paris, le mien, celui qui n’intéresse pas les touristes, celui qui ne fait pas triper les locaux.

J’avais pour habitude de ne pas aimer les gens du bus. Moins pressés, la plupart l’utilisent pour rejoindre une destination sans horaires imposés. Et ça avait le don de m’agacer cette nonchalance, ces personnes qui prennent le temps de descendre mollement ou encore de discuter. Il faut croire que je suis un peu l’une d’eux maintenant. Je suis passée d’un tout à l’autre. Et tant que je ne suis pas partie, je suis encore ici.

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Je perds environ 10 minutes sur ce trajet. Mais ces 10 minutes, c’est un petit cadeau que je me fais. Pour bien démarrer puis pour bien terminer ma journée. Un ticket de sortie temporaire de cette foule pressée et oppressée. A laquelle j’ai aimé appartenir.

Je ne suis plus une fille souterrain. Et je ne sais pas où est la fille demain.

Mais comme ça, c’est bien.

Crédits Photo : My Chuchotis – trajet de mon bus parisien

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8 Comments
  • Lexie
    janvier 23, 2015

    C’est tellement bien écrit. Je me retrouve dans ce temporaire. J’ai vécu ainsi pendant 7 ans aussi. Toujours en transit, jamais de photos accrochées, jamais d »investissement dans une belle table ou un fauteuil sympathique. Rien que du Ikea, facilement revendable, interchangeable, parce que l’on allait partir de toute façon. J’avais peur d’être une fille du temporairement, du transit, une fille incapable de se poser. Je rêvai de Montréal et mon chéri s’inquiétait « mais t’y sentiras-tu chez toi enfin? » Et puis oui, finalement, j’ai trouvé ma maison, j’ai défait mes cartons. Je suis capable de dire « dans dix ans » sans avoir le coeur qui palpite, et de sortir – enfin – mes photos 🙂 Je souhaite que tu trouves l’endroit parfait 🙂

    • My Chuchotis
      janvier 27, 2015

      Je pense que tu as raison. Quand on est dans l’endroit parfait, pour soi, je pense qu’on le sait. Tu as l’air vraiment bien là où tu es, c’est fou. Comme quoi un chez-soi peut se trouver à l’autre bout du monde 😉

  • Isa Jones
    janvier 23, 2015

    Si tu veux, tu pourrais être une fille Parc de la Tête d’or, une fille Rue de la Ré, une fille Fourvière, une fille Croix Rousse…. Une fille de Lyon quoi, on t’attend 🙂

    • My Chuchotis
      janvier 27, 2015

      J’aimerais tellement! Moi aussi j’attends impatiemment le jour où je reviendrai à Lyon 🙂

  • Combien tu brilles
    janvier 23, 2015

    Tes photos sont superbes. & puis moi qui ne suit définitivement pas une fille des bus de Paris, ça me donne envie de le prendre et de laisser mon regard filer sur les passants.

    • My Chuchotis
      janvier 27, 2015

      Merci. Je ne l’étais pas non plus. Laisse-toi tenter 🙂

  • shandelys
    janvier 23, 2015

    Ça me rappelle le temps ou je préférais faire 30 min de bus pour aller à la défense que 15 min de RER, compressée…
    Au début, je lisais avec la musique et petit à petit j’ai décroché mon regard de ces pages et comme toi, écouté la radio du conducteur, celle là aussi était ma place 🙂
    Le 159, le 157 et le 160 m’ont découvrir Nanterre et la défense autrement, sans stress, doucement..

    • My Chuchotis
      janvier 27, 2015

      C’est vrai qu’on redécouvre différemment les quartiers où l’on va. Dans le métro on perd la logique de l’itinéraire, puisque tout est linéaire. En bus on fait le parcours, on s’imprègne des rues…même si parfois il ne faut pas être trop pressé!

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