Le foulard

Par vendredi, juin 27, 2014 2 , , Permalink 0

maquillage accueil hôtesseElle ajuste le nœud dans le miroir. Le resserre légèrement. Pas trop, il est quand même autour de son cou. Elle soupire, abandonne. Elle jette un dernier coup d’œil à son visage impeccable, ses cheveux tirés douloureusement. Ici c’est la règle. Elle ferme difficilement les boutons du tailleur qu’on lui prête. La veste est bien ajustée, presque trop pour respirer. Elle n’a pas eu le temps de laver la sienne. Elle en a pris une dans la pile, mais elle n’est pas à sa taille.

Lorsqu’elle arrive il n’y a pas de soleil sur son visage. Des nuages lourds sur ses épaules. Mais elle sourit quand même avec la bouche, à défaut d’y mettre les yeux. Ici c’est la règle. Il existe des lieux où l’on est payé pour faire semblant d’être heureux. Elle se presse et compose rapidement le numéro, pour ne pas perdre une minute. Celui pour dire qu’elle est bien arrivée. Elle a une parole chaleureuse pour celles qui sont déjà là, qui semblent soudain soulagées. Si elle est là c’est qu’elles ont bientôt fini. Avec des doigts légers, comme une plume, on lui ajuste son foulard. Mais pourquoi n’y arrive-t-elle pas ? Ce n’est pas si important, mais dans cet espace où le temps s’arrête, les proportions se perdent.

Elle consulte le registre d’un œil, observe l’entrée de l’autre. Des costards-cravates s’impatientent. Des chignons laqués font la moue. Elle le referme rapidement sans avoir le temps de lire. Ici le temps c’est pour les autres. Adresse un grand sourire. Dégaine une formule bien répétée. Egrène des politesses appuyées.

Entre deux personnes elle s’assoit. Elle défonce des petites boules de couleurs à l’écran. Elle siffle entre ses dents quand elle en manque une. Dès qu’une ombre approche, elle bondit. Etre debout pour dire bonjour. Ici c’est la règle. La foule boudeuse s’épaissit parfois. Elle a alors des gestes mécaniques. Tape frénétiquement. Classe par ordre alphabétique. Indique les toilettes, les étages.

Entre elles, elles s’échangent des bonbons, des bâtons de rouge à lèvres, ont des fous-rires, imitent les gens. Elles se connaissent bien. Elles sont très différentes mais passent trois heures par jour, côte à côte, à partager des banalités du quotidien. A rire souvent de tout et de rien. Elles sont contentes d’être ensemble. C’est plus facile que la solitude des heures du soir, là où l’ennui est tellement fort qu’elle en deviendrait dingue.

Un homme l’appelle par son prénom. Elle sursaute. Baisse les yeux sur sa poitrine qu’il fixe ostensiblement et y voit le badge calligraphié. Ah c’est vrai. Elle lui adresse un sourire forcé. Lui montre l’ascenseur, lui donne l’étage. Il ne cache pas son agacement alors qu’elle est incapable de lui indiquer précisément le bureau de la personne qu’il vient voir. Il ne veut surtout pas perdre ses précieuses secondes à regarder autour de lui. Elle a envie de lui dire « pourquoi connard, t’as peur de ne pas trouver, de laisser voir ce que tout le monde soupçonne : que tu es un idiot fini ? » au lieu de ça elle clôt l’échange par une pirouette, explique dans un sourire qu’elle n’a pas le droit de se rendre dans les étages, c’est pour ça, elle ne connaît pas. L’homme part rapidement, il est pressé tu comprends. Ici tout revêt une importance disproportionnée. Les choses les plus inutiles deviennent capitales.

Si elle consulte son téléphone on vient la rabrouer devant tout le monde. On lui interdit d’aller aux toilettes pendant les trois heures où elle est seule, alors qu’il n’y a personne. Des visiteurs parfois mentent, on regarde alors la vidéo du hall, mais on ne s’excuse pas quand les images parlent pour elle. Alors elle ronge son frein. Elle prend en pleine figure la condescendance de stagiaires plus jeunes qu’elle, qui viennent pour des entretiens. Tout à leurs illusions, ils ignorent qu’elle a un diplôme supérieur aux leurs et en oublient d’être polis. Elle supporte les tons secs au même niveau que les compliments inappropriés. Si elle était dans un poste aux étages, ses collègues lui diraient-ils « qu’elle est mignonne comme tout avec son foulard? ». Tout l’agace. Elle attend l’accalmie. Le moment où elle pourra se perdre dans un café instantané au goût de gobelet en plastique.

 Elle rêve d’envoyer paître les gens. Les rares fois où un échange se crée, on la considère différemment. Faire ça en attendant, c’est plus honorable. Pourquoi, ce serait une tare d’être résumée au réceptif toute sa vie ?

Quelques années ont passé, elle a pratiquement tout oublié. Le parfum de ses collègues, la complicité qu’elles avaient, le son de leur voix. Parfois elle a envie de revenir dans ce hall. De passer les portes comme un visiteur. De regarder derrière ce comptoir. De dire aux gens qui attendent en ligne impatiente à quel point ce sont des connards. Ce serait comme ça, ce serait gratuit. Ce serait tellement libérateur. Elle sourit rien que d’y penser. Elle sait surtout qu’elle verrait six yeux amusés, compris, soulagés.

Trois paires d’yeux impeccablement maquillés. Car c’est la règle ici.

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2 Comments
  • Lexie
    juin 27, 2014

    mmmmh hôtesse d’accueil? J’étais hôtesse d’accueil pendant mes études et ça ressemblait à ça 🙂
    Texte parfait, le ton est juste!!

    • My Chuchotis
      juin 30, 2014

      Exactement! 😉 merci!

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