Tant qu’on se débat – Fiction – ép1.

Par mercredi, octobre 24, 2018 2 No tags Permalink 2

Prologue

Hiver 2016 – février

Je regarde par la fenêtre ouverte, appuyée sur la balustrade en fer forgé. Les rumeurs du salon me parviennent par bribes étouffées, j’essaie de saisir quelques mots, en vain. Mon esprit est déjà ailleurs.

Le visage tendu au dehors, je respire l’air frais de la nuit.

A l’intérieur, la chaleur, les discussions ininterrompues, la nourriture en abondance. Une clameur parfois, l’un des convives éclate de rire, un autre tape du poing sur la table pour argumenter avec virulence, apportant un point de vue à un débat dont il ignorait pourtant tout l’instant d’avant.

Les verres tintent.

J’approche le briquet de ma bouche. Une petite flamme dans la nuit.

J’entends un bruit de talons sur le trottoir, une conversation au téléphone.

Je recrache la fumée tout doucement, j’observe le faisceau gris pâle se dissoudre dans l’obscurité.

Plaisir coupable. Un vrai plaisir peut-il ne pas l’être ?

Anastasia entre derrière moi. Elle dépose un plat rempli de couverts sur l’évier, la pile manque de s’écrouler.

« Tu te caches? »

« Un peu » je lui réponds en lui montrant ma cigarette.

Elle sourit et me fait un clin d’oeil. Je l’aime bien. Je suis vraiment contente pour Gauthier. Elle n’a pas un mot réprobateur pour mon ventre rond. Elle se glisse à mes côtés, s’accoude à la balustrade. Je prends beaucoup de place, mais elle ne semble pas gênée de se coller à moi. Elle sent une odeur que je connais, mais j’ai du mal à la resituer. Elle me fait penser à un gâteau. La cannelle ou la fleur d’oranger. Elle approche ses lèvres de ma cigarette et tire. On ne se dit rien, mais sa présence est chaleureuse.

Elle se penche de côté et me scrute le visage, comme si elle cherchait la réponse à une question. Qu’elle finit par me poser.

– Tu es heureuse Léa ?

Elle me surprend, nous ne sommes pas si intimes. Le vin sans doute. La balustrade partagée.

J’ai envie d’être sincère malgré tout.

– Je ne sais pas. J’ai envie de te répondre que oui. Mais les fois où je me suis sentie heureuse ça m’a rendue tellement vulnérable que j’en ai été à chaque fois incroyablement malheureuse. Savoir que l’on possède une chose si forte, qu’on touche du doigt ce dont on a toujours rêvé… Et avoir tellement peur de tout faire foirer.

Elle hoche la tête en silence. Elle pointe le menton en direction de mon ventre :

– Tu parles de ça ?

– Entre autres.

Sans même le savoir ou même le dire, j’ai passé 33 ans à chercher le bonheur, à le traquer dans chaque rencontre, chaque décision. Et il y en a eu des moments de bonheur, de ceux dont on prend conscience après coup. Puis il a fini par partir brutalement. J’ai fini par douter de ne plus jamais pouvoir lui faire un abri convenable. Cette dernière année a été uniquement motivée par l’envie de le retrouver. La peur de ne pas y parvenir. Et de rester vide de tout.

Et quelle année. Si je repense à l’été 2014 et tout ce qui est arrivé depuis, j’ai le vertige.

Je laisse la cigarette se consumer tout doucement. C’est plus par plaisir du geste, de ces moments hors du temps, que par réel besoin. Le froid nous enveloppe, la chaleur de l’intérieur nous rappelle à elle.

Je tire une dernière fois et envoie le mégot valser en bas d’une pichenette. Il rebondit sur le trottoir et une pluie d’étoiles apparaît dans la nuit.

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2 Comments
  • Nymeria
    octobre 24, 2018

    C’est un beau texte <3
    Tu écris un roman ? Des nouvelles ? 🙂

    • My Chuchotis
      octobre 25, 2018

      Merci 🙂 c’est un texte un peu plus long qu’une nouvelle, une fiction que je voulais partager ici.

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